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Radio Goliards : la culture équestre en Occident avec Daniel Roche

Les chevaux de Saint Marc, musée de la basilique Saint Marc. À l'origine, ces statues, sans doute d'origine antique, étaient disposées dans l'hippodrome de Constantinople. Elles ont été amenées à Venise après le sac de la ville en 1204, lors de la IVe Croisade.

Les chevaux de Saint Marc, musée de la basilique Saint Marc. À l’origine, ces statues, sans doute d’origine antique, étaient disposées dans l’hippodrome de Constantinople. Elles ont été amenées à Venise après le sac de la ville en 1204, lors de la IVe Croisade.

Daniel Roche nous a reçu au Collège de France pour parler d’un de ses sujets de prédilection, l’histoire de la culture équestre et abordé nombre de points passionnants autour des rapports entre les hommes et leurs montures. Un voyage qui nous a mené de l’Histoire Naturelle de Buffon jusqu’au Trois Mousquetaires, en passant par un détour par la politique contemporaine avec l’apparition inopinée de deux présidents de la Ve République. Preuve que la culture équestre fait bien partie d’une histoire longue qui ne s’arrête pas au début de la Révolution, comme l’a bien montré notre hôte dans les deux tomes de son livre (le troisième bientôt à paraître), La Culture équestre de l’Occident (Fayard, 2008 et 2011).

Mais trêve de long discours et tous en selle pour une heure et demi d’émission :

Et, pour celles et ceux qui ont des tablettes, voilà le lien pour le fichier MP3.

Nous allons maintenant vous proposer un peu d’iconographie et de vidéographie qui reprend les principaux thèmes traités par Daniel Roche.

Tous d’abord, l’extrait vidéo des Trois mousquetaires, film de 1948, avec le sautillant Gene Kelly dans le rôle de d’Artagnan.

LE PORTRAIT ÉQUESTRE EN OCCIDENT

Daniel Roche a également abordé le thème du portrait équestre, mêlant le cavalier et son cheval1. Celui-ci, en Occident, est structuré par l’opposition entre le modèle de cavalier-souverain chevauchant une monture calme, symbole de pacification et de maîtrise de l’État, et celui du cavalier, à la fois monarque et guerrier, domptant une monture fougueuse. Le thème apparaît clairement avec Alexandre le Grand domptant Bucéphale, et continue bien après. Voici plusieurs exemples :

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C’est un cheval encore nerveux que maîtrise à la perfection l’empereur Charles Quint sur cette toile du Titien peinte vers 1548 et appelée Portrait équestre de Charles Quint à Mühlberg. Le propos est d’assimiler le souverain Habsbourg à saint George (grâce à la lance qu’il tient dans la main), un des saints cavaliers du catholicisme, et de le dépeindre en sauveur de la chrétienté face à la montée de la Réforme. Le cheval ramené au calme symbolise certainement la capitulation des armées protestantes à Wittenberg (1547).

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Ce portrait équestre de Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard est au contraire typique de la peinture romantique. Exécuté par David en 1800 et 1803, elle célèbre le franchissement du col du Saint-Bernard par les forces du Premier consul. Une inscription, en bas de la peinture, fait de lui l’égal d’Hannibal et de Charlemagne, qui avaient eux aussi traversé les Alpes avec leur armée. Le cheval fougueux permet de mettre l’accent sur l’héroïsme du cavalier qui, malgré l’adversité, reste en selle.

Image 6 — Tade Styka, Rough Rider (Portrait équestre de Theodore Roosevelt), huile sur toile, 1909.

Traversons maintenant l’Atlantique. Cette peinture de Tade Styka appelée Rough Rider et datée de 1909 permet de fixer l’image de cow-boy idéal du président américain Theodore Roosevelt, une posture synonyme d’interventionnisme militaire extérieure (le terme de « Rough Rider » est une allusion au régiment de cavalerie que commanda Roosevelt durant la guerre Hispano-américaine de 1898) et de célébration du mythe de l’homme viril de l’Ouest, sorte de croisement du « sauvage » amérindien et du gentleman victorien2. L’attitude cheval semble elle-même à mi-chemin entre celle de la monture de Charles Quint et de celle peinte par David.

Vient maintenant le moment d’aborder l’anti-portrait équestre, avec cette Entrée du Christ à Jérusalem, une des peintures des fresques de l’église de l’Arena de Padoue peintes entre 1303 et 1306 par Giotto di Bondone. Comme l’a fait remarqué Daniel Roche, l’âne est la monture christique par excellence, celle que chevauche Jésus le dimanche des Rameaux, et les ecclésiastiques en symbole d’humilité face au destrier des chevaliers. L’âne est aussi l’animal de bât du pauvre et des humbles.

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CAVALIERS ET PIETON

S’il existe des saints cavaliers (comme saint Martin ou saint Éloi3), on remarque également que nombre de conversions sont synonymes soit d’une chute de cheval, soit d’une descente du cheval. L’exemple le plus flagrant reste celle de Paul de Tarse, qu’a peinte à deux reprise Le Caravage, une fois en 1600 et une seconde fois en 1604. Dans cette Conversion de saint Paul sur le chemin de Damas (voir ci-dessous), le cheval se détournant du saint en plein extase représente certainement le pouvoir terrestre dépassé par la puissance divine. Il est intéressant de noter que le motif visuel de la chute de cheval n’est pas présent dans le texte des Actes des Apôtres racontant la conversion de Paul (9 : 3-4), que ce soit la Vulgate de Jérôme (datant de la fin du IVe siècle) ou la Vulgate Sixto-Clémentine (datant du XVIe siècle). Même remarque concernant La Bible de Genève calviniste (1ère édition 1560) :

Or il avint qu’en cheminant il approcha de Damas, & subitement une lumiere resplendit du ciel comme un esclair à l’entour de lui. Dont estant tombé par terre, il ouït une voix qui lui disoit, Saul, Saul, pourquoi me persecutes-tu ?4

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La transformation de Paul en cavalier chutant de cheval est sans doute à chercher ailleurs, dans d’autres vies de saint, comme celle d’Eustache, qui a connu un vif succès au Moyen âge. Le récit de sa conversion provoqué par le Christ incarné dans un cerf crucifère (portant un crucifix dans ses bois) est notamment rapporté dans La légende dorée de Jacques de Voragine (XIIIe siècle) et partage quelques points commun avec celui de la conversion de Paul. La voix, sortant du cerf, pose à Placide (le futur Eustache), la même question qu’à Paul : « Pourquoi me persécutes-tu ? » L’épisode sera parfois enluminé, comme c’est le cas ici, dans ce manuscrit flamand de la fin du XVe siècle5.

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Les premières représentations de la conversion de Paul (qui, comme toute l’iconographie religieuse, ne se développe qu’à partir du XIe siècle6) ont-elles été influencées par le récit d’Eustache ? Peut-être. Notons néanmoins qu’il existe une différence de poids entre les deux récits et leurs illustrations. Saint Eustache descend de cheval, alors que Paul, lui, chute, comme le montre cette enluminure datée du XIIIe siècle7 dans laquelle le futur saint, frappé par les paroles divines représentées par le phylactère descendant du haut de la composition où il est inscrit la fameuse question : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ?8« , lâche les rênes de sa monture dont les pattes postérieures semblent s’affaisser. Qu’il ait été un grand oppresseur des premiers chrétiens – à la différence d’Eustache qui, bien que païen, ne s’en montrait pas moins plein de « miséricorde » si on en croit le texte de Jacques de Voragine – explique sans doute la brutalité de la chute (et de la conversion).

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Le thème visuelle de la chute de cheval est également central dans le film Lancelot du Lac de Robert Bresson (1974) comme le montre son affiche. La fin des idéaux chevaleresque (les chevaliers d’Arthur échoue à trouver le Graal) est marqué la monture entraînant brutalement son cavalier (alourdi par le poids de son armure) vers le sol9.

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Quoiqu’il en soit, la qualité de piéton semble avoir été revendiqué tant pour des saints que par des philosophes, généralement pour se distinguer de l’aristocrate et du guerrier à cheval. Daniel Roche, dans son livre, explique ainsi que les révolutionnaires de 1789 aimaient se représenter comme des piétons, imitant ainsi le Jean-Jacques Rousseau des Rêveries du promeneur solitaire (1776-1778)10.

CHEVAL DES VILLES – CHEVAL DES CHAMPS

Daniel Roche a beaucoup insisté, dans ses ouvrages, sur le fait que le cheval avait grandement participé à la construction du fait urbain, comme le montre cette peinture de Jean Baptiste Lallemand, L’hôtel des Monnaies, le pont Royal et le Louvre, vus du Pont-Neuf, vers 1775 (conservé au musée Carnavalet).

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On remarque trois types de chevaux sur la composition. Tout d’abord, ceux tirant le carrosse, mode de transport typique de l’aristocratie importé d’Italie qui se développe de plus en plus depuis le XVIIe siècle. C’est entre autres à cause du développement de ces véhicules que les rues ont été progressivement élargies ou que les portes cochères ont été ajoutées aux hôtels particuliers et sont devenues des signes de distinction sociale. Viennent ensuite, sur la gauche de la toile, des chevaux de trait, assez petits et appartenant certainement à une race locale polyvalente (comme les bidets du Béarn). On remarque enfin le cheval de la statue équestre d’Henri IV, première du genre en France11 achevée en 1614. Elle servira de modèle aux statues équestres royales qui parsèmeront les grandes places parisiennes au XVIIe et XVIIIe siècle. Cette statue n’existe plus aujourd’hui. Elle a été mise à bas durant la Révolution et a été remplacée par une version plus récente datant de 1818. Notons pour finir la présence, au premier plan de la toile, de plusieurs bovins qui, pendant longtemps, seront des concurrents des chevaux pour les transports et le labour.

Justement, nous avons également parlé du hersage avec Daniel Roche, activité pour laquelle le cheval était préféré au bœuf. N’ayant pas eu le temps de définir le terme à l’antenne, nous préférons vous montrer l’enluminure célèbre représentant le mois d’octobre dans les Très Riches Heures du duc de Berry (XVe siècle). On aperçoit, en arrière-plan, la Seine et le Louvre de Charles V, et, au premier plan, une scène champêtre (tout à fait possible à l’époque dans zone périurbaine de Paris) avec, notamment, un cheval en train de tirer une herse utilisée pour faciliter l’enfouissement des graines qui viennent d’être semées.

©Photo. R.M.N. / R.-G. OjŽda

BIBLIOGRAPHIE – WEBOGRAPHIE

Outre les deux ouvrages de Daniel Roche, signalons très rapidement :

  • J-P Digard, Une histoire du cheval : art, techniques, société, Actes Sud, 2007 (1ère édition 1994). Ouvrage essentiel, dont l’idée maîtresse est d’opposer les peuples cavaliers (exemple, les Mongols, parmi lesquels tout le monde à accès à une monture) aux sociétés à écuyers (exemple, la société chevaleresque médiévale, où les montures sont réservées à une élite).
  • Le cheval à Paris, Action artistique de la ville de Paris, 2006.
  • D. Roche (dir.), D. Reytier (dir.), Le cheval et la guerre, du XVe siècle au XXe siècle, Association pour l’Académie d’art équestre de Versailles, 2002. Un livre magnifique, à mettre entre toutes les mains.
  • D. Roche (dir.), D. Reytier (dir.), À cheval ! Écuyers, amazones & cavaliers du XIVe au XXIe siècle, Association pour l’Académie d’art équestre de Versailles, 2007.

On dit souvent qu’il faut se méfier des articles de Wikipedia. Certes, nombre d’articles sont de piètre qualité. Notons néanmoins que ceux consacrés à l’histoire du cheval sont de bonne facture et permette une première approche du sujet, par exemple celui traitant du cheval Bayard, ou cet autre de la symbolique du cheval. On pourra par contre critiquer une approche parfois trop folkloriste du sujet, ne tenant pas assez compte des analyses anthropologiques ou historiques.

Bonne lecture à toutes et à tous. Merci à Exomène pour le montage et à Radio libertaire de nous accueillir, comme toujours, dans leurs studios.

William Blanc

Et, pour le plaisir des yeux, terminons sur trois gravures d’Albrecht Dürer mettant en scène des cavaliers. Son saint Eustache (v. 1501-1502), son saint Georges (1508, saint cavalier par excellence, même si en 1503 Dürer avait gravé un saint Georges à pied) et enfin son magnifique Le Chevalier, la Mort et le Diable (1513).

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  1. Qu’il faut distinguer de la peinture animalière équestre, représentant le cheval seul, et dont l’un des plus célèbres représentants est l’Anglais George Stubbs (1724-1806).
  2. Voir S. Lyons Watts, Rough rider in the White House : Theodore Roosevelt and the politics of desire, UC Press, 2003, et en français, Ph Jacquin, D. Royot, Go West ! Une histoire de l’Ouest américain d’hier à aujourd’hui, Flammarion, 2004, p. 214-220 et 317-322, qui montre bien que le mythe de président-cowboy forgé par Roosevelt a servi de modèle à Ronald Reagan lors de ses deux mandats (1980-1988).
  3. Voir D. Roche, La Culture équestre de l’Occident, Tome I, p. 154-156.
  4. La Bible de Genève, 1669 (1ère édition 1560) Texte en gras souligné par nos soins.
  5. Légende dorée (trad. Jean de Vignay), Bruges, vers 1470, BM de Mâcon, ms. 3, f° 12 v°. Sur la légende de saint Eustache, nous renvoyons à l’excellent article d’A. Bourreau, « Placido Tramite. La légende d’Eustache, empreinte fossile d’un mythe carolingien. », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 37e année, 4, 1982. pp. 682-699.
  6. Voire J-Cl. Schmitt, Le corps des images. Essais sur la culture visuelle au Moyen âge, Gallimard, 2002, notamment p. 63-95.
  7. Bible, Den Haag, KB, 76 F 5.
  8. En latin, « Saule Saule quid me persequeris ? ».
  9. Un discours visuel similaire apparaît dans le Kagemusha d’Akira Kurosawa (1980) où un voleur se fait passer pour un grand seigneur féodal décédé. Il chevauche vaillamment devant les soldats de l’homme dont il usurpe l’identité avant de chuter de cheval quelques mètres plus loin, à l’abri des regards de tous.
  10. Voir D. Roche, La Culture équestre de l’Occident, Tome II, p. 234-236 et F. Gros, Marcher, une philosophie, Carnet Nord, 2009.
  11. Exception faite d’une statue équestre placée dans Notre-Dame de Paris au XIVe siècle et dont il ne reste plus rien.

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