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« Histoire et mémoires, conflits et alliance » – Radio Goliards avec Philippe Joutard

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IMAGE 1 – carte postale réalisée pour l’inauguration du musée du Désert, en 1911. Située dans sur le territoire de la commune de Mialet (dép. du Gard), fondé par la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, ce musée est un des haut lieu de la mémoire protestante et camisarde.

Il est courant d’opposer l’Histoire et la mémoire. La première se définit comme un rapport scientifiquement mené au passé, appuyée sur l’étude critique des sources. A contrario, la mémoire marquerait un lien passionnel et identitaire avec des événements anciens, qui, dans sa dimension collective, permettrait à des groupes sociaux de se définir. La question mémorielle, devenu depuis quelques décennies omniprésente, finirait même par poser problème. Dans ce contexte, il nous est apparu intéressant d’inviter Philippe Joutard pour discuter de son livre Histoire et Mémoire, conflits et alliance1 qui se propose de dépasser cette opposition à partir de sa propre expérience de recherche.

Travaillant en effet à la fin des années 60 et au début des années 70 sur la légende et le souvenir la révolte des Camisards dans les Cévennes (IMAGE 1), il a fait partie de ces historiens comme Jean-Claude Schmitt2, qui, loin de négliger la mémoire orale des sociétés rurales, en ont fait un objet d’étude sérieux.  Il a été  en France, l’un des principaux animateurs du développement l’histoire orale, et nous a fait le plaisir de partager avec nous son expérience et son parcours. L’émission est ici. Bonne écoute :

Et, pour celles et ceux qui ont des tablettes, voilà le lien pour le fichier MP3.

L’HISTOIRE ORALE ET « LE MONDE QUE NOUS AVONS PERDU »

Nous avons abordé tout d’abord sa propre expérience. Sa thèse, commencée à la fin des années 60, s’appuyait surtout sur des sources écrites classique. Philippe Joutard se heurte alors à un problème majeur :

Je m’aperçois surtout que les historiens protestants sont presque aussi sévères que les historiens catholiques. Je croyais qu’il y aurait face à face sur toute la durée les protestants et les catholiques. Pendant très longtemps, les protestants sont très critiques parce que les Camisards ce sont des prophètes, ce sont des catégories populaires, c’est de la violence3.

Il s’est alors intéressé, sur les conseils du pasteur Manen, ancien aumônier du camp des Mille4, à la tradition orale protestante et catholique encore bien vivante dans les villages des Cévennes. Cette découverte des sociétés rurales actrices de leur propres histoire est à mettre en parallèle avec leur disparition progressive dont on commence alors à prendre conscience. Le sociologue Henri Mendras (1927-2003) publie ainsi en 1967 son livre La fin de Paysans5. Deux ans plus tard est traduit en français le livre de Peter Laslett sur l’Angleterre pré-industrielle sous le titre Le monde que nous avons perdu. L’année 1975 voit quant elle l’immense succès de l’ouvrage de Pierre-Jakez Hélias, Le cheval d’orgueil, récit autobiographique sur la vie d’un paysan breton en pays bigouden. Couplé avec le rejet de plus en plus important par la génération 68 de la société industrielle, cette conscience de la disparition des sociétés rurales traditionnelles a induit une poussé mémorielle importante. Pour l’illustrer, nous avons proposé à Philippe Joutard de commenter « L’ode à Émile », un titre de l’album Émile Jacotey du groupe de rock progressif français Ange (1975), dont le titre renvoie à un vieux maréchal ferrand né en 1890 rencontré par les musiciens lors de leurs pérégrinations (IMAGE 2).

IMAGE 2 – la couverture de l'album Émile Jacotey du groupe Ange (1975). La couverture du 33 tours représente Émile Jacotey, vieux maréchal ferrand dont ont entend la voix en introduction de la chanson "Ode à Émile". Le disque de rock progressif symbolise la nostalgie du monde passé perdu et la poussée mémorielle des années 70. Sortie la même année que le cheval d'orgueil ou que Montaillou. Cet album a été un grand succès commercial et c'est vendu a .....................................................

IMAGE 2 – la couverture de l’album Émile Jacotey du groupe de rock progressif Ange (1975). La couverture du 33 tours représente Émile Jacotey, vieux maréchal ferrand dont on entend la voix en introduction de la chanson « Ode à Émile ». Le visage en train de se fondre dans le paysage et de disparaître symbolise la nostalgie du monde passé perdu et la poussée mémorielle des années 70. Sorti la même année que Le cheval d’orgueil ou que Montaillou, village occitan, cet album a été un grand succès commercial et a été certifié disque d’or.

Cette poussée mémorielle, dans laquelle, nous explique Philippe Joutard, nous vivons encore, a induit des phénomènes nouveaux, comme le développement des éco-musées, des fêtes historiques (notamment médiévales6), de la généalogie, qui, grâce au développement des techniques, a connu un boom formidable à partir des années 80. Ces phénomènes se doublent aussi de questionnements post-coloniaux qui ont eut des effets importants, notamment au niveau politique avec, par exemple, la loi Gayssot condamnant la négation de la Shoah, qui reste emblématique des textes législatifs mémoriels. Ce sont surtout ces derniers qui posent problème à certains historiens, au point de voir les mémoires comme des phénomènes globalement négatifs. Philippe Joutard refuse cette vision surplombante et propose lui des pratiques d’écoutes mutuelles et symétriques dans lesquelles les historiens doivent se montrer « modestes ». Ces derniers baignent, tout professionnel qu’ils soient, dans un contexte mémoriel propre au(x) groupe(s) au(x)quel(s) ils appartiennent. Cet héritage, loin d’être un handicap, peut être le catalyseur d’une volonté de faire de l’histoire s’il est analysé et sublimé. L’historien, en ce sens, peut aussi aider à apaiser les souffrances individuelles ou collective, en écoutant les mémoires, non pas en les rejetant d’emblée.

HISTOIRE ORALE OU « ÈRE DU TÉMOIN »

Cette écoute des mémoires passe entre autre par un développement de l’histoire orale. Or, cette dernière semble marquer le pas depuis la fin des années 80 face au retour d’une histoire politique privilégiant les actions des élites (Philippe Joutard est plus nuancé que nous à ce propos, comme il s’en est expliqué durant son interview), et face également à la multiplication des émissions télévisées à vocation historique mettant en scène le témoin comme médium principal de l’événement raconté, au point que l’historienne Annette Wieviorka a pu parlé d’une véritable « ère des témoins »7 dont la Première Guerre mondiale, selon Philippe Joutard, aurait été le catalyseur. Or, l’histoire orale n’est pas la sacralisation du témoignage, ni sa mise en spectacle, comme on a pu le voir notamment dans Band of Brothers, série produite par Steven Spielberg consacrée à une compagnie de parachutistes américains engagé sur le front européen durant la Seconde guerre mondiale. Diffusée à partir de 2001 aux États-Unis (et 2002 en France), chacun de ses épisodes est précédé par le témoignage, face écran, d’un ou de plusieurs vétérans dont la vie sera, par la suite de l’émission, transposé en fiction. Ces témoignages introductifs, garantissant une authenticité supposée de la série, ont été regroupés dans la vidéo qui suit :

Comme on peut le remarquer, le spectateur n’entend aucune question. Les interventions sont brèves, et l’accent est mis sur l’émotion (il n’est pas rare de voir les anciens parachutistes retenir un sanglot).
Le cas de Steven Spielberg est intéressant, car, comme l’a noté François Hartog dans un article écrit en 20008, ce réalisateur américain a, grâce aux bénéfice de son film La Liste de Schindler (1993) consacré à un épisode de la Shoah, participé à la création de la Survivors of the Shoah Visual History Foundation (Fondation d’histoire visuel des survivants de la Shoah) qui conduit des milliers d’interviews de survivants. Plusieurs milliers d’entre elles sont visible sur la Toile, notamment pour des élèves du secondaire, via l’application IWitness, dont le nom sonne comme un programme. Il ne s’agit pas de créer une compréhension, mais une identification :  I – Witness, soit  « je – témoin » induit une « connexion » (le substantif americain « connection » ou le verbe « to connect » est employé plusieurs fois dans la vidéo de présentation) entre le « je » (le spectateur) et le « témoin » et permet un passage de relais : « je – témoin » devient ainsi « je deviens le témoin » ou, plus exactement « je témoigne » , « witness » pouvant être la fois traduit par le substantif « témoin » et le verbe « témoigner ». Preuve en est que la vidéo de présentation, à partir de 1’33 », met bout-à-bout deux témoignages, tous les deux face caméra, sans que les questions ne soient jamais audibles : celui d’une survivante de la Shoah, puis la réaction d’un élève qui avoue son admiration pour cette femme et la prend comme modèle9. Le passage de témoin, ici, est donc à prendre au sens littéral.

 

Cette mise en avant du témoignage sans médiation, présenté comme un discours brute venu du passé sans aucune mise en forme (alors qu’il l’est, justement) pose en fin de compte problème et est le contraire d’une histoire orale qui propose une critique des témoignages et leur mise en relations avec d’autres types de sources (documents écrits, films, iconographies, objets).

QUAND LA SCIENCE FICTION S’EN MÊLE : STAR TREK, L’HISTOIRE ET LE TÉMOIN

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IMAGE 3Star Trek : Voyager, saison 4, #23. Le musée de l’héritage des Kyriens avec ses reconstitutions holographiques du passé. Un musée du futur qui s’inspire de la muséographie américaine contemporaine où « le passé doit être conservé et célébré sous forme de copie absolue, format réel, à l’échelle 1:1 » (Umberto Eco).

Il est intéressant que voir que l’une des séries télévisées américaines de science fiction les plus populaire, Star Trek : Voyager, met également en scène ce rôle central du témoin dans un processus historique fictionnel. Dans l’épisode 23 dans la saison 4, diffusée en 1998, le vaisseau Voyager rencontre deux espèce extra-terrestres, les Kyriens (Kyrians dans la VO) et les Vaskans en lutte les uns contre les autres. Agressé par les premiers, l’équipage terrien de Voyager prend fait et cause pour les seconds. L’un de ses membres, le Docteur (joué par Robert Picardo), se retrouve projeté dans le futur10. Dans cet avenir lointain, Les Kyrians et les Vaskans ont fait la paix, mais les premiers, longtemps oppressés par les seconds, ont développé un récit déformé des événements qui explique leur situation d’infériorité sociale par un quasi-génocide perpétré à leur encontre, avec la complicité des Vashkans, par l’équipage de Voyager. Ce récit est exposé dans un musée, grâce à des re-créations holographiques grandeurs nature faite à partir de recherches historiques et archéologiques (IMAGE 3)11. L’arrivée, dans le futur, du docteur de Voyager, remet en cause la construction mémorielle des Kyrians. Le scénario met donc l’accent sur l’incertitude de l’histoire, mais aussi des mémoires des minorités, un thème qui fait écho à l’actualité américaine où l’influence des mémoires post-coloniales a suscité de nombreux débats et la mise en place de musée spécifique sur le National Mall de Washington D.C. (dont le récent National Museum of the American Indian, ouvert en 2004).

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IMAGE 4Star Trek : Voyager, saison 4, #23. La destruction du musée Kyrien par les Vashkan. Les enjeux mémoriels de ce futur imaginaire font échos aux conflits mémorielles contemporains.

Au début, la venue du docteur cause évidemment des tensions raciales entre les Kyrians et les Vaskans. Les seconds accusent les premiers de s’être victimisés en falsifiant l’histoire et vont même jusqu’à détruire leur musée (IMAGE 4). Mais, en fin de compte, l’arrivée du témoin et son récit, sans médiation aucune, permet d’apaiser les tension et de créer une société tolérante. On voit là, traduit dans un cadre purement fictionnel, toute la fétichisation du témoin, censé apporter directement du passé (le docteur traverse 700 ans en un clin d’oeil) une vérité inaltérée et totale. L’épisode, ce n’est pas un hasard, s’intitule d’ailleurs Living Witness, soit littéralement « témoin vivant12. »

BIBLIOGRAPHIE – WEBOGRAPHIE

REMERCIEMENT

Grands mercis à Exomène, toujours aux manettes, malgré un emploi du temps que je sais chargé. En fin d’émission, vous pouvez d’ailleurs écouter le morceau « À coté de moi » du groupe The Spoken Worms auquel il participe. Merci aussi à Yohan Labrousse Sauvage, qui a monté les extraits de l’émission Le mythe Camisard. Merci à Radio libertaire qui nous donne les moyens d’enregistrer et de diffuser cette émission sur ses ondes. Merci enfin aux éditions La Découverte qui ont eux la gentillesse de nous envoyer le livre de Philippe Joutard. Merci enfin à Philippe Joutard pour son accueil et sa passion communicatrice.

William Blanc

  1. La Découverte, 2013.
  2. Voir Le saint Lévrier, Flammarion, 1979.
  3. A-M. Granet-Abisset, Ph. Joutard, « Histoires de vie, histoire dans la vie. Philippe Joutard et l’histoire orale à la française » Entretiens des 4 octobre et 12 décembre 2012, Sociétés & Représentations, 2013/1 n° 35, p. 185.
  4. Voir à ce titre son journal, H. Manen, Au fond de l’abîme. Journal du Camp des Milles, éditions Ampelos, 2013, préface de Ph. Joutard. Henri Manen a été reconnu « Juste parmi les nations », en 1986. Le Camp des Milles, dernier camp de déportation français encore intact, a été ouvert au public en 2012.
  5. SEDEIS, 1967.
  6. Le nombre de fêtes de ce type a explosé depuis les années 70. À Provins (Seine-et-Marne) par exemple, la fête des moissons, centrée sur la célébration du monde paysan moderne, a été institué en 1970, et les Médiévales en 1983. Voir à ce sujet la petite mise au point de M. Crivello. « La mise en scène de l’histoire à l’échelle locale : émiettement ou recomposition d’une mémoire historique nationale ? ». Dakirat, 11 mai 2006. Consulté en ligne le 27 février 2014.
  7. Cette expression est d’ailleurs le titre de son livre (Plon, 1998). Voir également Y. Chevalier, « WIEVIORKA (Annette), L’Ère du témoin », Archives de sciences sociales des religions, 110, avril-juin 200 et S. Lucas, « La parole tardive », Le Monde, 10 juin 2005.
  8. F. Hartog, « Le témoin et l’historien », Gradhiva, 27, 2000, p. 1-14. Voir aussi cette vidéo de François Hartog, datée de 2006-2007 (pas de date précise).
  9. La vidéo que nous présentons ne montre pas l’ensemble du film de présentation. Celle est est disponible à cette adresse : http://sfi.usc.edu/teach_and_learn/iwitness, consultée le 27 février 2014.
  10. Pour des raisons complexes que nous n’exposerons pas ici.
  11. On voit là toute l’influence de la muséographie américaine, qui veut absolument proposer des reconstitution à l’échelle 1:1. Cette tendance à l’hyperréalité (qui, au final, produit surtout du faux) a déjà été critiqué dès les années 70 par Umberto Eco. Voir U. Eco, « Voyages dans l’hyperréalité » dans Id., La guerre du Faux, Grasset, 1985, p. 20-21.
  12. Précisons que le Docteur permet aussi à l’archéologue travaillant sur les vestiges de Voyager de comprendre certains artefacts. Là encore, le rôle du témoin est renforcé. Sur Star Trek, les néophytes pourront consulter le livre d’A-F Ruaud, Star Trek, le bréviaire du futur, DLM éditions, 1995.

2 réponses à « Histoire et mémoires, conflits et alliance » – Radio Goliards avec Philippe Joutard

  • Marie dit :

    C’est toujours un vrai plaisir de vous retrouver !

    A propos d’Histoire et de mémoire, ça ne ferait peut-être pas de mal de traiter une bonne fois pour toute le problème du prétendu « génocide vendéen ». Je sais bien que vous l’avez évoqué à travers plusieurs articles (ici ou ailleurs) et qu’il en était question dans l’émission consacrée au livre « Pour quoi faire la Révolution », mais c’est un truc qui tourne tellement en boucle depuis quelque temps qu’il ne me semblerait pas inutile de rentrer plus en profondeur dans le sujet.

    Quoi qu’il en soit, je propose un challenge à William pour la prochaine émission : pas plus d’un « quelque part » et de deux « justement » pendant les quatre-vingt-dix minutes d’antenne… 😉

    • goliard dit :

      Hahahaha… merci Marie de démasquer mes tics de langage. Justement, je me disais que, quelque part, je devais justement faire quelque chose à ce sujet… quelque part.
      Bon, trêve de blague. Sur le génocide vendéen, oui, vaste programme. Il faudrait que nous invitions Jean-Clément Martin, le grand spécialiste du sujet. Un jour, maybe, même si le programme de la radio est un peu chargé je dois dire. Arrrgggghhh…

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