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Radio Goliards – « Les origines de la France » avec Sylvain Venayre

"Le courage guerrier ou le courage Gaulois" François Gérard, 1830, musée de Versailles.

IMAGE 1 : « Le courage guerrier ou le courage Gaulois » François Gérard, 1830, musée de Versailles (détail).

Il va être question dans cette émission des origines de la France. Pour autant, nous ne nous lancerons pas dans un vaste débat pour savoir si nous serions les descendants des gaulois, des francs, des romains, où si l’on pourrait faire remonter les origines de la France au baptême de Clovis ou à la bataille de Bouvines. Non, nous allons plutôt faire l’histoire de cette quête des origines, et voir comment elle a pu structurer le métier et les travaux des historiens depuis la création de la discipline historique au XIXe siècle. Pour cela, nous avons le plaisir de recevoir Sylvain Venayre, professeur d’Histoire contemporaine à l’Université Pierre-Mendès-France – Grenoble II et auteur du livre Les Origines de la France, Quand les Historiens racontaient la nation, (Seuil, 2013). Bonne écoute :

Et, pour celles et ceux qui ont des tablettes, voilà le lien pour le fichier MP3.

Le livre de Sylvain Venayre est une invitation à comprendre que la quête des origines de la Nation est un phénomène historique daté. Si, au XIXe siècle, on pouvait commander et produire des grandes oeuvres picturales à la gloire des Gaulois (IMAGE 1), au XVIIe et au XVIIIe siècle, et même sous la Révolution française, l’Antiquité gréco-latine servait seule de référence comme le montre les nombreuses peintures de Jacques-Louis David (IMAGE 2)1. L’ouvrage permet de comprendre qu’aucune des origines supposées (franque, gauloise, romaine, médiévale) n’a jamais fait consensus tant elles étaient surtout invoquées pour justifier des prises de positions politiques ou sociales. Malgré tout, ce n’est qu’à partir de l’école des Annales, durant l’Entre-Deux guerre, que les historiens ce sont rendu compte du caractère vain et en fin de compte antiscientifique de cette volonté de trouver des racines2. Comme l’expliquait Marc Bloc :

Sous la forme la plus caractéristique, cette idole de la tribu des historiens a un nom : c’est la hantise des origines. Dans le développement de la pensée historique, elle a eu aussi son moment de faveur particulière. […] Le chêne naît du gland. Mais chêne il devient et demeure seulement s’il rencontre des conditions de milieu favorables, lesquelles ne relèvent plus de l’embryologie. […] À quelque activité humaine que l’étude s’attache, la même erreur guette les chercheurs d’origine : de confondre une filiation avec une explication. […] Jamais, en un mot, un phénomène historique ne s’explique pleinement en dehors de l’étude de son moment. Cela est vrai de toutes les étapes de l’évolution. De celle où nous vivons comme des autres. Le proverbe arabe l’a dit avant nous : « Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères. » Pour avoir oublié cette sagesse orientale, l’étude du passé s’est parfois discréditée. 3.

Après Bloch, c’est Michel Foucault qui va théoriser la critique la plus intéressante de la quête des origines. Dans son article « Nietzsche, la généalogie, l’histoire »4. S’inspirant des écrits de Friedrich Nietzsche, le philosophe affirme que la recherche obsédante des origines revient à tenter de se retrouver soi-même et ne pas comprendre les différences, les étrangetés, des sociétés et des hommes du passés.

Pourquoi Nietzsche généalogiste récuse-t-il, au moins en certaines occasions, la recherche de l’origine (Ursprung) ? Parce que d’abord on s’efforce d’y recueillir l’essence exacte de la chose, sa possibilité la plus pure, son identité soigneusement repliée sur elle-même, sa forme immobile et antérieure à tout ce qui est externe, accidentel et successif. Rechercher une telle origine, c’est essayer de retrouver « ce qui était déjà », le « cela même » d’une image exactement adéquate à soi ; c’est tenir pour adventices toutes les péripéties qui ont pu avoir lieu, toutes les ruses et tous les déguisements ; c’est entreprendre de lever tous les masques, pour dévoiler enfin une identité première […] Ce qu’on trouve, au commencement historique des choses, ce n’est pas l’identité encore préservée de leur origine – c’est la discorde des autres choses, c’est le disparate5.

À l’opposé de la quête des origines, Foucault propose plutôt de pratiquer l’exercice de la généalogie (terme qu’il reprend aussi à Nietzsche). Il ne s’agit plus de remonter dans le temps le plus loin possible, mais de comprendre comment une idée se répand, à travers quels médias (livres, iconographies) et quels acteurs sociaux (lettrés, ecclésiastiques). Cette histoire par dispersion permet de voir la nation comme une construction, fruits de hasards.

IMAGE 2 : "Le Serment des Horaces", Jacques-Louis David, 1784-1785, musée du Louvre.

IMAGE 2 : « Le Serment des Horaces », Jacques-Louis David, 1784-1785, musée du Louvre Au XVIIIe siècle, c’est surtout l’histoire antique gréco-romaine qui capte l’attention des contemporains, pas l’histoire nationale.

Citons enfin quelques textes que Sylvain Venayre a commenté lors de cette émission (outre celui de M. Bloch). Tout d’abord, celui de l’abbé Sieyès qui opère au tout début de la Révolution française une opposition entre un Tiers État d’origine gauloise et la noblesse de racine franque :

Mais le tiers ne doit pas craindre de remonter dans les temps passés. Il se reportera à l’année qui a précédé la conquête ; et puisqu’il est aujourd’hui assez fort pour ne pas se laisser conquérir, sa résistance sans doute sera plus efficace. Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issues de la race des conquérants et d’avoir succédé à leurs droits ? La nation, alors épurée, pourra se consoler, je pense, d’être réduite à ne se plus croire composée que des descendants des gaulois et des romains.
En vérité, si l’on tient à vouloir distinguer naissance et naissance, ne pourrait-on pas révéler à nos pauvres concitoyens que celle qu’on tire des gaulois et des romains vaut au moins autant que celle qui viendrait des sicambres, des welches et autres sauvages sortis des bois et des étangs de l’ancienne Germanie ?6

Vient ensuite le texte essentiel de la Charte de 1814 qui veut légitimer la mise en place de la monarchie constitutionnelle en  utilisant l’histoire et en affirmant l’antiquité factice d’institutions mis en place au moment même de la rédaction du texte, notamment la Chambre des Députés.

LOUIS, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, À tous ceux qui ces présentes verront, salut. […]
Nous avons remplacé, par la Chambre des Députés, ces anciennes Assemblées des Champs de Mars et de Mai, et ces Chambres du Tiers-État, qui ont si souvent donné tout à fois des preuves de zèle pour les intérêts du peuple, de fidélité et de respect pour l’autorité des Rois. En cherchant ainsi à renouer la chaîne des temps, que de funestes écarts avaient interrompue, nous avons effacé de notre souvenir, comme nous voudrions qu’on pût les effacer de l’histoire, tous les maux qui ont affligé la patrie durant notre absence. Heureux de nous retrouver au sein de la grande famille, nous n’avons su répondre à l’amour dont nous recevons tant de témoignages, qu’en prononçant des paroles de paix et de consolation. Le vœu le plus cher à notre cœur, c’est que tous les Français vivent en frères, et que jamais aucun souvenir amer ne trouble la sécurité qui doit suivre l’acte solennel que nous leur accordons aujourd’hui7.

En créant une continuité (fausse) entre les institutions médiévales du royaume de France et celles de la France de 1814, les rédacteurs du texte ont voulu assimilé la révolution a une anomalie (« de funestes écarts ») qu’il faut « effacer » pour rétablir la normalité et « renouer les chaînes du temps ». Le terme de « charte » lui-même, employé pour le pas user directement du mot « constitution » (qui rappellerai trop la Révolution), renvoie au Moyen âge.

Citons enfin le passage de l’Histoire des Gaulois d’Amédée Thierry, qui, en 1828, fixe l’image des gaulois  :

Les traits saillants de la famille gauloise, ceux qui la différencient le plus, à mon avis, des autres familles humaines, peuvent se résumer ainsi : une bravoure personnelle que rien n’égale chez les peuples anciens; un esprit franc, impétueux, ouvert à toutes les impressions, éminemment intelligent; mais à côté de cela une mobilité extrême, point de constance, une répugnance marquée aux idées de discipline et d’ordre si puissantes chez les races germaniques, beaucoup d’ostentation, enfin une désunion perpétuelle, fruit de l’excessive vanité. Si l’on voulait comparer sommairement la famille gauloise à cette famille germanique, que nous venons de nommer, on pourrait dire que le sentiment personnel, le moi individuel est trop développé chez la première, et que, chez l’autre, il ne l’est pas assez ; aussi trouvons-nous à chaque page de l’histoire des Gaulois des personnages originaux, qui excitent vivement et concentrent sur eux notre sympathie, en nous faisant oublier les masses ; tandis que, dans l’histoire des Germains, c’est ordinairement des masses que ressort tout l’effet8.

Amédée Thierry reprend certes des stéréotypes en vogue depuis César et La guerre des Gaules (1er siècle avant notre ère) et des théories apparu au cours du XVIe siècle (qui faisaient des Gaulois et des Francs des peuples cousins, descendant directement des Hébreux9). Mais, comme l’explique Sylvain Venayre, il innove en faisant des gaulois une famille dont les traits se seraient perpétués jusqu’au XIXe siècle en formant un seul et même peuple, différents des autres (par exemple des Germains, comme le montre l’extrait cité plus haut). Avec Amédée Thierry, nation et hérédité s’accordent.

Au moment où Amédée Thierry écrit son Histoire des Gaulois, François Gérard peint Le courage guerrier ou le courage Gaulois (IMAGE 2). On observe une véritable conjonction entre un discours historique et une représentation picturale10. Gérard, élève de David, s’éloigne de l’Antiquité gréco-latine chère à son maître et donne aux ancêtre gaulois une image positive, farouche et combattante, affrontant torse nu le fer de ses adversaires. Elle se répandra dans la culture populaire, via l’école républicaine obligatoire, jusque dans la bande dessinée avec Les aventures d’Astérix de René Goscinny et d’Albert Uderzo.

William Blanc

BIBLIOGRAPHIE

  • L. Avezou, Raconter la France, Armand Colin, 2013 (1ère édition 2008).
  • A. Burguière, « L’historiographie des origines de la France  », Annales. Histoire, Sciences Sociales 1/ 2003 (58e année), p. 41-62. Disponible en ligne à l’adresse suivante : www.cairn.info/revue-annales-2003-1-page-41.htm
  • S. Citron, Le Mythe national. L’histoire de France revisitée, Éditions de l’Atelier / Éditions ouvrières, 2008.
  • S. Venayre, Les Origines de la France, Quand les Historiens racontaient la nation, Seuil, 2013.
  1. Sylvain Venayre prend en guise d’exemple de cette contradiction – qui n’est qu’apparente – la phrase du conventionnel Jean-Paul Rabaut de Saint-Étienne : « l’ancienneté d’une loi ne prouve autre chose, sinon qu’elle est ancienne. On s’appuie de l’histoire ; mais l’histoire n’est pas notre code. Nous devons nous défier de la manie de prouver ce qui doit se faire par ce qui s’est fait, car c’est précisément de ce qui s’est fait que nous nous plaignons » Passage en gras souligné par nos soins.
  2. Voir S. Venayre, Les origines de la France, p. 201-220.
  3. M. Bloch, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, écrit en 1941, publié en 1949, et disponible en ligne à cette adresse : http://classiques.uqac.ca/classiques/bloch_marc/apologie_histoire/apologie_histoire.html. Passage en gras souligné par nos soins. En parlant d’idole, Marc Bloch fait ici référence au fameux texte de François Simiand, très critique à l’encontre des historiens de son temps, « Méthode historique et science sociale. (2e partie) », Revue de synthèse historique, 1903, pp. 129-157.
  4. Dans Hommage à Jean Hyppolite, PUF, 1971, p. 145-172. Réédité dans Dits et Ecrits : tome II, texte n° 84. Disponible en ligne à cette adresse : http://1libertaire.free.fr/MFoucault217.html
  5. M. Foucault, « Nietzsche, la généalogie, l’histoire », p. 148. Passage en gras souligné par nos soins.
  6. Abbé Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers État ?, Chapitre 2, 1789. Passage en gras souligné par nos soins.
  7. Préambule de la Charte constitutionnelle de 1814, disponible sur wikisource.org (http://fr.wikisource.org/wiki/Charte_constitutionnelle_du_4_juin_1814). Passage en gras souligné par nos soins.
  8. A. Thierry, Histoire des Gaulois, 1828, p. V. Passage en gras souligné par nos soins.
  9. Voir à ce titre l’excellente synthèse d’André Burguière, « L’historiographie des origines de la France  », Annales. Histoire, Sciences Sociales 1/ 2003 (58e année), paragraphe 9 à 16 dans la version en ligne disponible à l’adresse suivante : www.cairn.info/revue-annales-2003-1-page-41.htm
  10. À propos de cette peinture, voir l’excellente analyse proposée par le site histoire-image.org.

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