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Game of Thrones : une fantasy réaliste ?

FANTASY RÉALISTE ? LE SENS D’UNE REVENDICATION

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IMAGE 1 – Olivier Frot, couverture de l’édition proche française des Noces pourpres, huitième tome du cycle Game of Thrones, 2000. Un exemple, selon Yann Boudier d’allusion intertextuelle inconsciente renvoyant à Chrétien de Troyes et à son Conte du Graal.

Attention. Pour celle et ceux qui n’auraient pas vu les saisons complètes de Game of Thrones, cet article révèle certains moments clefs de l’intrigue1.

Au moment de la publication du Seigneurs des Anneaux en 1954, la fantasy comme l’envisageait J.R.R. Tolkien n’interrogeait pas les historiens comme peut aujourd’hui le faire le cycle de livre et la série Game Of Thrones (GoT)2, dont l’immense succès n’est plus à démontrer. C’est que GoT se démarque notamment par sa volonté d’être réaliste, de faire plus vrai que la fantasy classique en s’inspirant plus directement de l’Europe médiévale, et plus particulièrement de la guerre des Deux-Roses. On ne compte plus les articles insistant sur ce fait ou traquant les allusions historiques censées parsemer GoT3. G. R. R. Martin, l’auteur du cycle romanesque ayant inspiré la série, affirme lui aussi « prendre la fantasy épique dans la tradition de Tolkien […], et la combiner avec un genre réaliste. »4

Nous avons voulu explorer le sens de cette revendication, en la confrontant notre analyse avec celle d’un spécialiste de littérature comparée, Yann Boudier, auteur d’un mémoire de master 2 consacré à GoT : Game of Thrones — Les mécanismes d’adaptation, révélateurs des qualités littéraires d’une oeuvre, des potentialités d’un genre5. Avec lui, nous avons débattu pendant plus d’une heure autour du cycle de G.R.R. Martin et il a précisé plusieurs points intéressants :

  • La fantasy est d’abord une prise de distance avec le réel (inventer un univers qui n’existe pas) que ce soit pour y échapper (rêver d’un autre monde) ou pour le critiquer de manière masquée. Citons par exemple le cycle d’Elric de Michael Moorcock (voir plus bas). Ainsi, le réalisme de G.R.R Martin s’oppose à une littérature blanche ou mainstream, voire à la télévision (y compris la propre adaptation télévisée de GoT), dont les règles rigides, notamment concernant la représentation de la violence et du sexe, reste des freins à la création littéraire et à la possibilité de critique. En ce sens, la fantasy apparaît comme une prise de liberté. Inventer d’autres mondes revient à souligner de possibles alternatives à nos modes d’existence.
  • Bien qu’éloignée du réel, la bonne fantasy ne peut pas faire l’impasse sur la tangibilité. Pour que la prise de distance soit efficace, il faut que l’univers proposé soit crédible. Cette crédibilité dépend plus de ce que le lecteur attend d’une oeuvre de fantasy que du Moyen âge réel, comme peut le connaître les historiens ou les archéologues. En d’autres termes, le modèle de G.R.R. Martin ou de l’immense majorité des lecteurs ou des spectateurs de GoT est plus à rechercher dans un ensemble de fictions historique ou de romans de fantasy et dans une culture visuelle combinant films historiques, illustrations et bandes dessinées, que dans des livres d’historiens. Yann Boudier remarque que, même pour des séries aussi réaliste que The Wire (série policière se déroulant à Baltimore de nos jours6), nombres de personnages respectent les codes du polar (McNulty, le flic rebelle), voir du western (le personnage d’Omar est un véritable cow-boy urbain).
  • L’écriture de G.R.R Martin pioche donc dans des références obligées, dont il cherche parfois à s’extraire. Ainsi, Yann Boudier voit l’exécution d’Eddard Stark, modèle du chevalier idéal tel que pouvait le dépeindre la fantasy hérité de J.R.R. Tolkien, comme un « sacrifice rituel méta-littéraire » qui symbolise la mise à mort du héros archétypal du genre pour mieux le dépasser. Il est possible de dresser un parallèle avec le décès du personnage de John Wayne dans L’homme qui tua Liberty Valance (John Ford – 1963) qui annonçait la fin du western classique. Ces renvois aux stéréotypes de la fantasy (positivement ou négativement) confinent parfois à l’automatisme, au point qu’elles en deviennent inconscientes. Yann Boudier cite par exemple le cas d’Olivier Frot, illustrateur de la couverture du huitième roman du cycle qui, sans s’en rendre compte, fait référence à Chrétien de Troyes ( IMAGE 1) et à son oeuvre inachevée Perceval ou le Conte du Graal. Une image similaire avait d’ailleurs été, consciemment cette fois, reprise dans le film éponyme d’Éric Rohmer (1978 – IMAGE 2).
Les trois tâches de sang dans la neige dans le film Perceval le Gallois d'Éric Rohmer (1978)

IMAGE 2 – Les trois tâches de sang dans la neige dans le film Perceval le Gallois d’Éric Rohmer (1978)

Ce petit résumé ne rend pas justice à la discussion foisonnante (et souvent drôle) qui nous a occupé, et nous a entraîné du Moyen âge au Western, en passant par les polars et les Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett. Aussi, chaussez vos écouteurs :

Et pour celles et ceux qui ont des tablettes fâchées avec les lecteurs flash, voilà le lien direct vers le MP3 de l’émission.

DU CÔTÉ DES HISTORIENS

Le réalisme revendiqué par G.R.R. Martin interroge aussi l’historien. En préambule, précisions qu’il ne s’agit pas, pour nous, de critiquer GoT sur un plan artistique. Car oui, nous trouvons ses livres passionnants et nous faisons aussi partie des millions de téléspectateurs qui suivent avec intérêt la série d’HBO. Mais cela ne doit pas nous empêcher de nous interroger sur le sens de cette revendication du réalisme, qui semble d’autant plus étrange que de prime abord, la mission qu’assigne G.R.R. Martin à la fantasy est avant tout, par son existence même, une critique de la réalité :

G.R.R. MARTIN… LA FANTASY, C’EST LA RÉALITÉ, EN MIEUX

En effet, voilà comment l’auteur de GoT envisage la fantasy dans un texte célèbre publié en 1996 et intitulé « On fantasy » :

La meilleure fantasy est écrite dans la langue des rêves. Elle est vivante comme le sont les rêves, plus réelle que la réalité… pour un temps du moins… […] La fantasy a le goût des cigares et du miel, de la cannelle et des clous de girofle, de la viande rouge fine et des vins aussi doux que l’été. La réalité se résume à des haricots et du tofu, et se finit en cendres. La réalité, ce sont les centres commerciaux de Burbank, les cheminées de Cleveland et un parking a Newark. La fantasy, ce sont les tours de Minas Tirith, les antiques pierres de Gormenghast, la grande salle de Camelot. […] Ils peuvent garder leur paradis. Quand je mourrais, je préfère aller en Terre du Milieu. »7

La fantasy s’oppose donc à la réalité, est meilleure qu’elle et devient un moyen, pour l’homme moderne, d’échapper, ne serait-ce qu’un bref instant, à sa condition. Elle est aussi une sorte de paradis, de pays de Cocagne, directement accessible, à l’inverse du paradis pour lequel il faut attendre. La fantasy selon Georges R. R. Martin reprend les revendications et les craintes de la génération du baby-boom bercé par la contre-culture, rejetant le christianisme tout en refusant d’être réduit à de simples consommateurs d’une industrie polluante8, qui préfère les tours de Minas Tirith, ville imaginaire créée par J. R. R. Tolkien aux mégapoles postmodernes9.

G.R.R. MARTIN… SA FANTASY, C’EST L’AUTHENTICITÉ

Si la fantasy c’est le rêve, on ne peut pas, néanmoins, pour G. R. R. Martin, rêver n’importe comment. Car sa fantasy se veut réaliste comme le montre cette interview donnée au Times Entertainment le 18 avril 2011.

Je lisais beaucoup de romans historiques. Et le contraste entre ce genre et la plupart de la fantasy à ce moment [où a été écrit Game of Thrones. NdA] était dramatique car beaucoup d’imitateurs de Tolkien ont mis en place un décor quasi-médiéval, mais il s’agissait d’un Moyen âge digne de Disneyland. Vous voyez, ils ont des glands [d’ornement. NdA], des seigneurs et d’autres choses comme ça, mais ils ne semblent pas réellement montrer à quoi ressemblait le Moyen âge. […]. Bien que j’aime les romans historiques, ils me posent problème, car on sait toujours ce qu’il va arriver. […]
Les mauvais auteurs [de fantasy] s’inspirent des structures sociales du Moyen âge […] mais ils ne semblent pas réaliser ce que cela signifie. Ils écrivent des scènes dans lesquelles la jeune paysanne courageuse gronde le méchant prince. [Dans la réalité] Le méchant prince l’aurait violée. Il l’aurait mise aux fers et aurait ordonné qu’on lui jette des ordures dessus. Je veux dire que la structure sociale dans des endroits comme ceux-là était dure. Elles avaient des conséquences. Et les gens étaient élevés depuis l’enfance à connaître […] les devoirs et les privilèges de leur classe. C’était toujours une source de tensions lorsque quelqu’un sortait de sa condition. Et j’ai essayé de refléter cela. »10

Georges R. R. Martin affirme donc une volonté très nette de réalisme et de liberté. Liberté non pas face aux réalités historiques, mais face aux romans historiques, qui poserait un simple problème d’intrigue, car leur dénouement, dit l’auteur de Game of Thrones, ne laisse pas de place à la surprise.

Image 1 – L'édition récente américaine du "Roi de fer" de Maurice Druon préfacé par G.R.R. Martin qui annonce sur la couverture qu'il considère la série de Druon comme le Trône de fer original.

IMAGE 3 – L’édition récente américaine du Roi de fer de Maurice Druon préfacé par G.R.R. Martin qui annonce sur la couverture qu’il considère la série de Druon comme Le Trône de fer original.

Le problème du réalisme oppose quant à lui G.R.R. Martin avec d’autres auteurs de fantasy, les « imitateurs de Tolkien », qu’il accuse d’ignorer les réalités médiévales et de créer un Moyen âge à la Disney. Ces « mauvais auteurs » sont nommément cités dans l’interview. Il s’agit de Stephen R. Donaldson (auteur des Chroniques de Thomas Covenant) et de Terry Brooks (auteur de la série Shannara), deux hommes de la même génération du G.R.R. Martin et dont les séries ont, elle aussi, connu un succès important, mais avant GoT11.
Le réalisme dont se réclame G.R.R Martin ne s’appuie néanmoins pas sur des connaissances historiques. Comme l’ont noté Anne Rochebouet et Anne Salamon, si les premières générations d’auteurs de fantasy (William Morris et J.R.R. Tolkien) possédaient une vaste culture médiévale, leurs héritiers récents, eux, ne connaissent le Moyen âge que par ricochet intertextuels, qu’en ayant lu des allusions rarement revendiquées dans des livres contemporains12. G.R.R Martin s’inspire avant tout de ses lectures de romans historiques et cite ainsi en exemple le cycle des Rois Maudits de Maurice Druon (sept tomes écrits entre 1955 et 1977, adapté deux fois pour la télévision en 1973 et ), au point de dire qu’il s’agit du « Game of Thrones original » 13 (IMAGE 3). Or, Druon avait lui aussi pris nombre de libertés avec la réalité historique. La fameuse malédiction qu’il met dans la bouche de Jacques de Molay, grand maître de l’ordre du Temple en train de périr sur le bûcher à Paris en 1314, inclut ainsi Guillaume de Nogaret mort plus d’un an avant les faits. Les rois maudits sont à ce point influencé par les présupposés hérités du XIXe siècles14 que Druon finit par proposer une image barbare du Moyen âge, insistant surtout sur les tortures et les outrances sexuelles (réelles ou supposées). Une véritable fantasy avant l’heure, au point qu’on confiera à Philippe Druillet, auteur de BD et maître du genre, le soin de construire des décors de la nouvelle adaptation télévisée. Comme il l’explique lui-même : « Je n’ai pas fait de l’Heroic Fantasy. J’ai déjà vu ce mot sortir dans la presse plusieurs fois. Nous avons fait du Moyen-âge surdimensionné… mais il est vrai que la frontière est un peu floue. »15 (IMAGE 4).

IMAGE 4 – Les décors pour la série télévisée Les Rois Maudits (2005) dessinés par Philippe Druillet. Quand la fantasy s'invite dans une série historique pour donner un "moyen-âge surdimensionné"

IMAGE 4 – Les décors pour la série télévisée Les Rois Maudits (2005) dessinés par Philippe Druillet. Quand la fantasy s’invite dans une série historique pour donner un « moyen-âge surdimensionné »

Influencé par l’oeuvre de Maurice Druon, G.R.R Martin ne pouvait que développer une vision très sombre du Moyen âge comme le montre son interview au Times Entertainment : « la jeune paysanne courageuse gronde le méchant prince. [Dans la réalité] Le méchant prince l’aurait violé. Il l’aurait mise aux fers et aurait ordonné qu’on lui jette des ordures dessus. » Sans en faire une époque idyllique, les rois ou les princes n’avaient pas le pouvoir absolu que leur prête l’auteur de GoT et n’étaient ni Hitler ni Staline. L’oppression sociale, comme dans toutes les sociétés, était beaucoup plus subtile. De même, dire des tensions apparaissait lorsque quelqu’un « sortait de sa condition », est sans doute vrai, mais n’est-ce pas aussi le cas dans la société occidentale contemporaine ? Le Moyen âge n’a pas le monopole des distinctions de classes.

La revendication du réalisme ne doit donc pas être prise en sens littéral. Il s’agit plutôt d’un élément de discours. Certains auteurs prétendent ainsi s’inspirer d’auteurs médiévaux pour légitimer leur propos16. G.R.R. Martin utilise lui l’argument du réalisme pour se distinguer d’autres auteurs de fantasy, qui sont ses concurrents non seulement sur un plan artistique, mais aussi politique. Pour l’auteur de Game of Thrones, ses rivaux proposent un Moyen âge (imaginaire) mièvre qui oblitère les rapports de classes. En ce sens, sa fantasy est une forme de réponse aux cycles comme Shannara ou Les Chroniques de Thomas Covenant, commencés près de vingt ans avant GoT17, et qui représente, selon lui, une forme d’appauvrissement de la liberté littéraire de la fantasy, comme la très bien expliqué Yann Boudier dans l’interview qu’il nous a accordé.

Une pareille opposition est assez classique dans la fantasy, et se recoupe parfois avec des conflits de génération. Ainsi, William Morris (1834-1896), proche des courants socialistes révolutionnaires18 et considéré par beaucoup comme le père de la fantasy, a créé des mondes imaginaires pour ne plus être prisonnier de la légénde arthurienne devenue le monopole de Lord Tennyson (1809-1892), poète victorien officiel, partisan du régime en place19. Michael Moorcock (né en 1939) créera le cycle d’Elric le nécromancien commencé en 1961 comme un pied de nez à J.R.R. Tolkien (1892-1973) et à R. E. Howard (1906-1936). Son héros est ainsi un empereur faible physiquement perdant un à un tous ses titres, à l’inverse d’un Conan le Barbare fort et gravissant les échelons sociaux jusqu’à se tailler un royaume. S’opposant à la vision idyllique de l’Angleterre proposée par Tolkien (avec, notamment, la Comté des hobbits), Moorcock créa, comme allégorie du Royaume-Uni, l’île de Melniboné, siège d’un empire décadent peuplé d’une race colonisatrice et cruelle. Il finira par coucher par écrit les reproches adressés à Tolkien (et à ses imitateurs) dans un article intitulé « Epic Pooh » paru en 197820. Citons enfin l’opposition entre la fantasy proposé par Walt Disney et Ralph Bakshi. Le second, influencé par la contre-culture, critiquait ouvertement le premier – et sans doute à raison – pour avoir mis à l’écran des adaptations trop édulcorées des légendes pour mieux promouvoir un idéal réactionnaire21.

L’opposition entre G.R.R. Martin et ses concurrents est la seule, à notre connaissance, à se baser sur la question du réalisme. À l’origine, la fantasy se créer même comme un anti-réalisme avec William Morris. Il s’agit non plus de répéter une légende médiévale sous des formes modernes (la légende arthurienne dans le cas de Morris), mais de créer soit même des mondes qui sont autant de prise de liberté. La revendication du réalisme semble donc récente et doit aussi s’expliquer sur un plan commercial. La fantasy, qu’on le veuille ou non, est un marché important, où les livres ses vendent par dizaine de millions d’exemplaires. Son but est de proposer une immersion dans un monde vu comme meilleur au nôtre, comme l’indique le texte « on fantasy » de G.R.R Martin. Or, cette expérience d’immersion, « plus réelle que la réalité » (« more real than real ») a besoin, pour convaincre le lecteur, d’être frappée du sceau de l’authenticité. Plus ce sera le cas, plus elle sera à même d’attirer à soi plus de lecteur ou, pour parler crûment, de consommateur. Cette course au réalisme, notamment au réalisme néo-médiévaliste, a été analysée par Umberto Eco dans une série d’articles séminaux écrits au début des années 7022. Mais comme le pointe le sémiologue italien, à force de vouloir créer de l’hyper vrai, on finit par donner dans l’hyper faux. Le faux vrai Moyen âge de la fantasy n’échappe pas à la règle, avec parfois des effets surprenants.

DRAGON AGE… LA FANTASY, C’EST NOTRE RÉALITÉ

Dans un article récent, Helen Young, de l’université de Syndney, montre à quel point la volonté de réalisme importe dans les jeux vidéo de fantasy, comme Dragon Age (2009) et qu’elle rempli là aussi, comme dans des jeux de simulation automobile, une fonction commerciale. Il s’agit de créer une « suspension temporaire de l’incrédulité » (une « tangibilité » dirait Yann Boudier) et d’offrir au joueur, moyennant finance, de quoi s’échapper de la réalité23. Néanmoins, dans le cadre du Moyen âge, ce réalisme se heurte, toujours d’après Helen Young, à des revendications issues de la diversité et de la situation postcoloniale. Nombreux sont les joueurs de Dragon Age à demander à l’éditeur du jeu, BioWare, d’inclure des personnages d’origines africaines ou orientales24. Cette revendication s’appuie sur deux arguments, que résume, dans un article pour le web magazine The Escapist, l’auteur Chuck Wendig. Il s’agit tout d’abord de s’appuyer sur le caractère onirique et libérateur de la fantasy pour prendre ses distances avec la réalité :

L’Angleterre au Moyen âge [dont s’inspire ouvertement Dragon Age. NdA] n’avait pas de Loup-garou, d’épée de sang […]… si nous pouvons avoir des loups-garous, pourquoi ne pas avoir des personnes noires ?25.

Sauf que, le même auteur, dans le même article, inverse la logique et s’appuie sur des faits historiques réels pour étayer ses arguments

Certainement, l’Angleterre de jadis n’a pas abrité d’autres races… sauf que nous avons la preuve qu’il y a eu une présence de Maures, qui avait clairement la peau mate. L’influence des Romains, qui pour beaucoup avaient la peau mate et qui ont amené avec eux des esclaves de nombreuses races, va aussi dans ce sens. Non, ce pays n’était pas un exemple de diversité ethnique, mais il n’était pas aussi blanc [que ne le suggère le jeu]26.

La présence d’Africains subsahariens à la peau noire dans l’Angleterre médiévale (ou même dans l’Angleterre romaine) est du domaine du très peu probable. Et quand bien même, eut-elle existé, elle aurait été de toute façon marginale. Aussi, la volonté de réalisme, faite surtout pour attirer les joueurs, pour leur procurer un plaisir immersif, finit-elle par se retourner contre elle. Le Moyen âge imaginaire réaliste devient un enjeu de revendication présentiste, qui revient à faire du passé quelque chose d’utile au présent et de compréhensible sans effort. Cela apparaît très nettement dans le discours de Chuck Wendig, qui calque sur le passé des catégories et des concepts contemporain. Le Moyen âge finit par être réduit à un passé sans histoire, qui n’est qu’un écho des préoccupations actuelles27.

David Gaider, l’un des créateurs du jeu semble lui-même avoir fait des compromis avec ces demandes, mais en rusant et en accommodant besoin de liberté imaginaire, préoccupations présentistes et revendications réalistes, à travers le sort réservé aux elfes dans son univers, parqués dans ce qu’il appelle des alienages (IMAGE 5).

Les ghettos juifs médiévaux ont été la source d’inspiration originale des alienages, oui. En grandissant, cela a fini par englober d’autres choses, bien sûr, mais tout Thedas a commencé comme une version fictionnalisée de l’histoire de l’Europe. »28

Image 2 – Un alienage elfique dans Dragon Age, qui ressemble a une version médiévale du bidonville avec ses maisons aux finitions branlantes faites de bric et de broc.

IMAGE 5 – L’ « alienage » elfique dans Dragon Age ressemble a une version médiévale du bidonville avec ses maisons aux finitions branlantes faites de bric et de broc.

PAS DE RÉALISME : ET SI L’HISTOIRE AIDAIT À LA SYNTHÈSE

En conclusion, il serait intéressant de revenir à la science historique qui, elle aussi, a été confrontée à une volonté de réalisme. Les premiers historiens (au sens scientifique du terme) comme Jules Michelet (1798-1874) pensaient parvenir à une résurrection du passé à travers des recherches en archives et des pratiques d’écritures qui réussiraient à entraîner le lecteur vers le passé. Aujourd’hui, aucun historien ne pourrait plus prétendre à cela. Tout au plus a-t-on sous les yeux une trace qui peut prendre par exemple la forme d’un manuscrit et dont la fragilité et le caractère parfois (voire souvent) obscur ne fait que renforcer une impression de perte. Mais celle-ci dépassée, il reste à voir ce qu’il est possible de comprendre les sociétés passées à travers ces documents, non pas pour ce qu’elle pourrait nous apporter, ici et maintenant, mais pour ce qu’elles sont. La même chose pourrait être fait dans la fantasy. Plutôt que de n’être qu’un objet à rêver, pourquoi ne pas en faire un objet spéculatif et créer des mondes qui ne ressemblent à rien que nous connaissons qui seraient autant d’altérité, qui interrogeraient ce que nous ne sommes pas, pour mieux nous faire comprendre ce que nous sommes29.

William Blanc

BIBLIOGRAPHIE – WEBOGRAPHIE

Sur le net :

  • Signalons le blog de G.R.R Martin, grrm.livejournal.com.
  • Notons aussi l’existence d’un site anglophone appelé « L’Histoire derrière Game of Thrones » (History behind Game of Thrones) et qui tente de recenser les allusion historiques cachées derrière les personnages de GoT. L’entreprise, bien qu’intéressante, est sans doute vouée à l’échec à moyen terme, tant G.R.R. Martin s’inspire plus de récits de fictions (les références intertextuelles) et que ses emprunts ne sont pas toujours conscients (loin de là). L’exemple shakespearien est à ce titre intéressant, car G.R.R. Martin s’inspire beaucoup, sans s’en apercevoir (ou du moins, sans le revendiquer) de la pièce Richard III qui dépeint les derniers soubresauts de la guerre des Deux-Roses. Voici les premiers vers, dont les métaphores saisonnales font échos à l’opposition entre été et hiver qui scande l’intrigue du cycle de GoT : « Now is the winter of our discontent Made glorious summer by this son of York ». Un cas similaire a pu être observé avec l’oeuvre de J.R.R. Tolkien30.
  1. Cet article fait suite à un premier article de réflexion sur Game of Thrones publié en avril 2012 qui a donné lieu à une version imprimée plus approfondie dans Histoire et Images médiévales n°45.
  2. Pour plus de facilité, nous désignerons sous le nom anglais Game of Thrones le cycle de roman (intitulé en anglais A Song of Ice and Fire) commencé en 1996 (et qui n’est pas achevé) et la série télévisée produite par la chaîne HBO, intitulée Game of Thrones, qui a été diffusée à partir de 2011.
  3. Voir par exemple : T. Holland, « Game of Thrones is more brutally realistic than most historical novels », theguardian.com, 24 mars 2013 ou S. Koch, « «Game of Thrones» est championne du réalisme », tdg.ch, 27 mars 2013. Voir aussi « Game of Thrones est «plus réaliste que la plupart des romans historiques» », slate.fr, 27 mars 2013, ou enfin L. Miller, « The real-life inspirations for “Game of Thrones” », salon.com, 4 avril 2012. Ce dernier article tente d’ailleurs, de manière à notre avis peu convaincante, de trouver les références historiques utilisées par G.R.R. Martin.
  4. « What I tried to do was to take epic fantasy in the Tolkien tradition, which I love, and combine it with some of the gritty realism (and) ambiguous morality of some of the best historical fiction, with layers of complexity, real human characters with sexuality, violence, all of that good stuff. » dans « Game of Thrones creator George R. R. Martin », cbc.ca/books, 14 mars 2012. Traduction personnelle et passage en gras souligné par nos soins.
  5. Interview montée par le grand, le puissant, le bourguignon Exomène et diffusée pour la première fois sur les ondes de radio libertaire le 15 mai 2014.
  6. Écrite par David Simon, ancien journaliste du Baltimore Sun, diffusée entre 2002 et 2008 sur la chaîne HBO (qui diffuse également GoT), cette série est réputée pour être l’une des plus réalistes jamais faite.
  7. G. R. R. Martin, « On fantasy », dans Pati Perret, The faces of Fantasy, TOR, 1996. Traduction personnelle et passage en gras souligné par nos soins. Le texte complet est disponible sur le site de l’auteur : « The best fantasy is written in the language of dreams. It is alive as dreams are alive, more real than real … for a moment at least … that long magic moment before we wake.
    Fantasy is silver and scarlet, indigo and azure, obsidian veined with gold and lapis lazuli. Reality is plywood and plastic, done up in mud brown and olive drab. Fantasy tastes of habaneros and honey, cinnamon and cloves, rare red meat and wines as sweet as summer. Reality is beans and tofu, and ashes at the end. Reality is the strip malls of Burbank, the smokestacks of Cleveland, a parking garage in Newark. Fantasy is the towers of Minas Tirith, the ancient stones of Gormenghast, the halls of Camelot. Fantasy flies on the wings of Icarus, reality on Southwest Airlines. Why do our dreams become so much smaller when they finally come true?
    We read fantasy to find the colors again, I think. To taste strong spices and hear the songs the sirens sang. There is something old and true in fantasy that speaks to something deep within us, to the child who dreamt that one day he would hunt the forests of the night, and feast beneath the hollow hills, and find a love to last forever somewhere south of Oz and north of Shangri-La.
    They can keep their heaven. When I die, I’d sooner go to middle Earth. »
  8. Les cheminées de Cleveland (Ohio) font évidemment, références à l’industrie, très présente dans cette ville.
  9. Pour un début d’analyse concernant ce lien entre fantasy et contre culture, voir notre article, « Wizards (Les sorciers de la guerre) : les bonus », him-mag.com, 26 septembre 2013. Précisions aussi que G. R. R. Martin a écrit un roman, The Armageddon Rag, (1983), dans lequel il narre, en plein coeur des années Reagan, un possible retour aux années 60 à travers la reformation d’un groupe de rock au nom directement tiré le legendarium de Tolkien, the Nazgûls.
  10. James Poniewozik, « GRRM Interview Part 2: Fantasy and History », Times Entertainment, 18 avril 2011. Traduction personnelle et passage en gras souligné par nos soins. « I was also reading a lot of historical fiction. And the contrast between that and a lot of the fantasy at the time was dramatic because a lot of the fantasy of Tolkien imitators has a quasi-medieval setting, but it’s like the Disneyland Middle Ages. You know, they’ve got tassels and they’ve got lords and stuff like that, but they don’t really seem to grasp what it was like in the Middle Ages. And then you’d read the historical fiction which was much grittier and more realistic and really give you a sense of what it was like to live in castles or to be in a battle with swords and things like that. And I said what I want to do is combine some of the realism of historical fiction with some of the appeal of fantasy, the magic and the wonder that the best fantasy has.
    As much as I love historical fiction, my problem with historical fiction is that you always know what’s going to happen. You know, if you’re reading about the War of the Roses, say, you know that the little princes are not going to come out of that tower. Fantasy, of course, doesn’t have that constraint. You can still have that driving force, which I think is one of the things that people read books for, what’s gonna happen next? I love this character, but god, is he gonna live, is he gonna die? I wanted that kind of suspense. (…) And that’s another of my pet peeves about fantasies. The bad authors adopt the class structures of the Middle Ages; where you had the royalty and then you had the nobility and you had the merchant class and then you have the peasants and so forth. But they don’t’ seem to realize what it actually meant. They have scenes where the spunky peasant girl tells off the pretty prince. The pretty prince would have raped the spunky peasant girl. He would have put her in the stocks and then had garbage thrown at her. You know. I mean, the class structures in places like this had teeth. They had consequences. And people were brought up from their childhood to know their place and to know that duties of their class and the privileges of their class. It was always a source of friction when someone got outside of that thing. And I tried to reflect that. »
  11. Voir au sujet des imitateurs de Tolkien un jugement légèrement plus nuancé : A. Besson « Successeurs et Imitateurs », dans V. Ferré (dir.), Dictionnaire Tolkien, CNRS éditions, 2012, p. 558-559.
  12. Voir A. Rochebouet et A. Salamon, « Les réminiscences médiévales dans la fantasy », Cahiers de recherches médiévales, 16, 2008, notamment p. 319-322.
  13. G.R.R. Martin, « My hero: Maurice Druon », The Guardian, 5 avril 2013. Notons que G.R.R Martin a préfacé la réédition récente du premier tome de la série des Rois Maudits, Le roi de fer. remarquons aussi que le premier titre de la série Game of Thrones (littéralement « jeu de trônes ») a été traduit en française sous le titre Le trône de fer, qui fait immanquablement penser au premier tome de la série des Rois maudits, Le roi de fer. Notons également que, par un jeu étonnant d’aller-retour
  14. Nous pensons, évidemment à La Tour de Nesle de Frédéric Gaillardet et d’Alexandre Dumas (1832) dont Les rois maudits reprennent une partie de l’intrigue. Voir C. Amalvi, Le goût du Moyen âge, Plon, 1996, notamment p. 51-53.
  15. Ph. Druillet, « Interview au site fantasy.fr », fantasy.fr, 6 novembre 2005, passage en gras souligné par nos soins.
  16. A. Rochebouet et A. Salamon, art. cit., p. 322. Ces auteures prennent comme exemple David Eddings et son cycle de La Belgariade (1982-1984). On pense aussi à T. H. White, dont le cycle La Quête du Roi Arthur (The Once and Future King – 1938-1977) se réclame de Thomas Malory , auteur de Le Morte d’Arthur, mort en 1471. Néanmoins, T. H. White, à la différence d’Eddings, était un parfait connaisseur du sujet et avait soutenu une thèse sur Malory. Son profil correspond ainsi à la première génération d’auteur de fantasy, comme J.R.R. Tolkien, de quatorze ans son aîné.
  17. Le premier roman des deux cycles est sorti la même année, en 1977. Le premier tome de la série A Song of Ice and Fire est sorti en 1996.
  18. William Morris fut membre de la Socialiste League, fondé en 1884 avec l’aide de Frederich Engels. Ses romans ont été à nouveau traduits en français et publiés par les éditions Aux forges de Vulcain.
  19. Voir à ce sujet, M. Rolland, Le roi Arthur. Un mythe héroïque au XXe siècle, PUR, 2004, p. 39-41. Une vive polémique opposa d’ailleurs Tennyson à Morris, notamment au sujet de la représentation des femmes que proposait le premier.
  20. L’article est disponible à cette adresse en anglais.
  21. Voir à ce titre nos articles, « Wizards, Un Moyen âge contre l’horreur technologique », Histoire et Images médiévales, 52, 2013, p. 16-18 et « Merlin l’Enchanteur : Back in the USA… », histoire-images-medievales.com, 9 décembre 2013. On notera que ces différents exemples d’opposition montre bien que l’accusation qualifiant la fantasy de littérature réactionnaire est absurde. Voir à ce titre une brève, mais passionnante mise au point dans A. Besson, La fantasy, Klincksieck, 2007, p. 170-173.
  22. Regroupés dans La guerre du faux, Grasset, 1985.
  23. Voir M. Lefebvre, « En quête de réalisme, mais pas de réel », Le Monde diplomatique, décembre 2013, p. 22-23.
  24. Voir H. Young « It’s the Middle Ages, Yo!: Race, Neo/medievalisms, and the World of Dragon Age », The Year’s Work in Medievalism, 27, 2012.
  25. C. Wendig, “Industry of Inclusion: The Pasty White Person Is King,” The Escapist Magazine, 2010, cité dans H. Young, art. cit. Traduction personnelle. « England in the Middle Ages didn’t really have werewolves, blood-forged swords, or ancient black spires that channel magic…If we can have werewolves, why can’t we have black people? »
  26. Ibid. Traduction personnelle. « Certainly the England of old was not home to any other races … Except, we have evidence there of Moors, who were clearly black-skinned. The influence of Romans, many of whom were darkskinned or who brought slaves of different races, persevered as well. No, the country wasn’t exactly a paragon of ethnic diversity, but it also wasn’t nearly as white-washed as (this game suggests). »
  27. Sur le présentisme, voir F. Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Le Seuil, 2002.
  28. Voir H. Young, art. cit.
  29. Trois exemples intéressants de fantasy spéculative : Ayerdhal, Chroniques d’un rêve enclavé, 1997 ; P. Bordage, Les Fables de l’Humpur, 1999 ; et A. Damasio, La horde du contrevent, 2004.
  30. Voir T. Honegger, « Shakespeare et Tolkien », dans V. Ferré (dir.), Dictionnaire Tolkien, CNRS éditions, 2012, p. 541-542.

2 réponses à Game of Thrones : une fantasy réaliste ?

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