Newsletter

Pour recevoir en primeur nos infos fraîches et nos invitations.

Radio Goliards face aux pièges de l’identité culturelle, avec Régis Meyran

IMAGE 1 – Carte des dialectes allemands (1894). Régis Meyran montre que c'est en Allemagne que naît le concept moderne de kultur, notamment sous la plume de Gottfried von Herder (1744-1803). Celui-ci propose une première définition. La kultur serait "un héritage des génération passés, centré sur la langue et produit de l'esprit de la nation." Il est à ce moment opposé au terme de civilisation, associé au progrès matériel. La kultur, depuis, est souvent associé à une réaction, à un retour à des sources fantasmées face à une modernité synonyme de changements perçus comme nocifs.

IMAGE 1Carte des dialectes allemands (1894). Régis Meyran montre que c’est en Allemagne que naît le concept moderne de kultur, notamment sous la plume de Gottfried von Herder (1744-1803). Celui-ci propose une première définition. La kultur serait « un héritage des génération passés, centré sur la langue et produit de l’esprit de la nation. » (p. 12-13) Il est à ce moment opposé au terme de zivilisation, associé au progrès matériel. La kultur, depuis, est souvent associée à une réaction, à un retour à des sources fantasmées face à une modernité synonyme de changements perçus comme nocifs.

Pensez le monde en terme de culture ne va pas de soit. Pourtant, il suffit de regarder un journal télévisé ou un éditorial radiophonique pour entendre des raisonnements qui visent à expliquer les comportements des individus par leur culture, notamment nationale. D’où vient ce concept? Est-il pertinent ? Et, si oui, n’assiste-t-on à des dérives lorsque l’on en vient à penser que les cultures sont étanches les unes par rapport aux autres (relativisme culturelle), qu’elles sont des objets figés existant de toute éternité soudains menacés par des apports extérieurs (ethno-différencialisme) ? Telles sont les quelques questions qu’aborde l’excellent petit livre de Régis Meyran et Valéry Rasplus, Les pièges de l’identité culturelle (Berg International, 2014). Pour en parler, nous avons reçu l’un des auteurs, Régis Meyran, chercheur associé en anthropologie à l’université de Nice. Bonne écoute.

Et, pour celles et ceux qui ont des tablettes, voilà le lien pour le fichier MP3.

La discussion nous a amenés de l’Allemagne, où voit le jour au XIXe siècle le concept de kultur (IMAGE 1), aux États-Unis pour revenir à la France actuelle. Le livre de R. Meyran et V. Rasplus arrive à point nommé. Nombre de groupes d’extrême droite, puisant leurs idées dans les textes du GRECE et de sa figure principale, Alain de Benoist, affirment ainsi que la culture française seraient en train de disparaître tout comme ont disparu les cultures amérindiennes. C’est tout le propos du groupe parisien affilié au Bloc identitaire, le Projet Apache (IMAGE 2). Cette vision culturalistes est critiquable sur trois points :

IMAGE 1 : Autocollant du groupe identitaire "Projet-Apache"

IMAGE 2 : Autocollant du groupe identitaire « Projet-Apache »

  • Tout d’abord, le concept même de culture ou d’identité française française ne va pas de soi. Les cultures sont multiples au sein d’une même nation, et se fondent autant sur la géographie que sur la classe sociale ou l’appartenance professionnelle. Un grand bourgeois vivant dans le XVIe arrondissement de Paris n’aura ainsi pas les mêmes cultures qu’un français fils d’immigrés marocains vivant dans une cité d’une ville moyenne. Et ce qui est vrai pour 2013 l’est aussi pour le début du XXe siècle, entre, par exemple, un militaire de carrière vivant à Versailles et un fils d’Italiens travaillant dans un bassin houiller.
  • Ensuite, il est difficile de comparer des tribus amérindiennes surclassées numériquement et technologiquement par une armée occidentale, et une nation qui reste la cinquième puissance économique mondiale et siège dans toutes les instances internationales y compris le conseil de sécurité de l’ONU (dont elle est l’un des cinq membre permanent). Bref, la culture française – en considérant que cette catégorie soit parfaitement cohérente – n’a rien à voir avec les tribus d’Amazonie dont Claude Levi-Strauss déplorait, à juste titre, la disparition.
  • Enfin, l’extrême droite moderne s’est construite, depuis son apparition à la fin du XIXe siècle, sur l’idée qu’il y aurait eu une race, puis une culture – les deux notions étant, pour ses thuriféraires, interchangeables – française menacée de l’extérieur et de l’intérieur. Dans les années 1880, Édouard Drumont affirmait ainsi dans La France juive (1885) en s’appuyant sur l’exagération de plusieurs faits divers, que la nation était sous le coup d’une menace juive et étrangère1. Les concepts actuels de « grand remplacement » – les Français « de souche » remplacés par des étrangers – et de « grand effacement » – la culture française effacée par une culture étrangère – développé au sein de l’extrême droite et repris par des éditorialistes comme Éric Zemmour ne sont en fin de compte qu’une réédition moderne du propos de Drumont. Sauf que les « étrangers » pointés du doigt ne sont plus les Juifs, mais, surtout depuis une dizaine d’années, les musulmans2.

Et comme toujours, merci à Exomène pour la technique et à Radio Libertaire pour nous avoir hébergé dans ses studios. Nous nous retrouvons le mois prochain, le 20 novembre 2014 à 16h30 sur 89.4 FM, pour parler de la grande famine irlandaise de 1845-1852.

 William Blanc

 

  1. Voir à ce sujet G. Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France, Paris, Pluriel, 2014 (1re édition 2007), p. 207-238.
  2. Voir R. Liogier, Le Mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective, éd. du Seuil, 2012

Les commentaires sont fermés.