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Entretien avec Éric Fournier – « La cité du sang »

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Les abattoirs de la Villette en 1867

 

La Cité du sang est le genre de livre qu’on aime bien chez les Goliard[s]. Facile d’accès, pas cher (13 euros) tout en restant documenté et sérieux (avec quelques pointes d’humour), il traite enfin d’un sujet pour le moins méconnu. Car si l’affaire Dreyfus a  été une bataille d’opinion et une bataille judiciaire, elle s’est jouée aussi dans les rues, notamment à Paris où des groupes antisémites ont plusieurs fois occupé le pavé, en s’aidant des bouchers des abattoirs de la Villette. Retour sur une curieuse alliance sur fond d’entrecôtes.

Goliard[s] : Pourquoi t’être intéressé aux bouchers de La Villette ?couv-finale-01noire

Éric Fournier : La plupart des historiens travaillant sur l’affaire Dreyfus ou sur la montée de la « droite révolutionnaire », pour reprendre l’expression de Zeev Sternhell, évoquaient rapidement l’agitation et les violences  antisémites des bouchers de La Villette. Mais ceux-ci étaient réduits à un élément incongru, un détail détonnant. Or, cherchant un sujet de maîtrise en 1996, je voulais étudier les liens entre les faits sociaux et les représentations d’une part et les pratiques de la violence politique urbaine  d’autre part. Je cherchai un objet au « ras du sol » ou plus précisément au « ras du pavé » parisien. Ces bouchers, qui constituaient l’élite des services d’ordre antisémites, étaient donc un morceau de choix.

Goliard[s] : Quels étaient leurs liens avec les groupes antisémites qui ont sévi à Paris à la fin du XIXe siècle ?

É. F. : Il s’agit d’un lien de fascination réciproque. Les groupes antisémites, et plus largement encore les nationalistes et les conservateurs, considèrent les abattoirs de La Villette comme un microcosme préservé de l’ancienne France, un lieu régi par une corporation aussi fortement hiérarchisée que fraternelle, où patrons et ouvriers vivent en bonne entente.
Plus encore, les bouchers d’abattoirs sont perçus comme ceux qui régénèrent l’énergie nationale en faisant couler le sang des bêtes, comme les sacrificateurs de la cité moderne. Le « tueur » des abattoirs est un hercule maître de sa force qui diffuse une aura de régénérescence. Les antisémites sont fascinés par le sang, la mort, l’énergie et la violence. tout ceci explique qu’ils apprécient le contact des bouchers. En leur présence, la mort rôde mais sous une forme inoffensive.
Or, c’est ainsi que se définissent les bouchers eux-mêmes : comme une ancienne et honorable corporation nourricière. Le problème c’est que cette supposée survivance de l’ancienne France est en fait un abattoir municipal à la pointe de la modernité inauguré en 1867 lors de l’exposition universelle. Les autorités veulent masquer la vue du sang, une incitation à l’émeute disent-elles, et répondre aux nouvelles normes hygiénistes. La Villette est un lieu opaque au public mais transparent à l’administration. Tous les échaudoirs sont pourvus d’un judas extérieur pour surveiller que l’abattage se déroule conformément aux normes en vigueur. Les bouchers vivent très mal cette intrusion étatique, d’autant plus que la République a cantonné leur grande procession annuelle, la fête du boeuf gras, au nord est parisien, alors qu’elle passait sous les fenêtres des Tuileries à l’époque de Napoléon III.
C’est dans ce contexte qu’apparaît le marquis de Morès, un fantasque agitateur antisémite, qui séduit les bouchers par sa gouaille, son virilisme exacerbé, et sa connaissance intime  du monde  des abattoirs. Il raconte à des bouchers émerveillés comment il a essayé de concurrencer les abattoirs de Chicago  lors de son expérience d’éleveur de bétail aux États-Unis. Dès 1892, une centaine de bouchers forment la « garde d’honneur » dévouée du Marquis de Morès.  Puis après la mort de ce dernier lors d’une expédition au Sahara ( il avait la bougeotte), ils reportent leur fidélité sur son lieutenant, Jules Guérin, fondateur de la Ligue antisémitique de France. Ils sont présents à la presque totalité des réunions et manifestations organisée par cette organisation entre 1898 et 1899, au plus fort de l’affaire Dreyfus.

Goliard[s] : Il y a eu un scandale en 1892 à propos d’un lot de viande traité par des bouchers juifs. En lisant ce passage, je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux polémiques récentes par rapport à la viande halal. Est-ce que la comparaison est judicieuse ?

É. F. : Dès le XIXème siècle l’antisémitisme propre aux bouchers s’appuie sur le fait que leur fierté professionnelle est de tuer sans douleur. L’assommage du boeuf est le geste le plus difficile, effectué par le premier garçon d’abattoir, dit aussi maître-garçon. Les bouchers sont révulsés par l’abattage rituel juif, qui ne peut effectivement se faire sans douleur pour l’animal. Et les nationalistes décrivent complaisemment la cruauté supposée de l’israélite lorsqu’il égorge. Cela devient même un lieu commun du récit des abattoirs. Or, ce qui m’a frappé dans la polémique sur la viande Hallal, c’est que les industriels de la filière Viande produisent massivement du soi-disant Hallal essentiellement pour réduire les coûts. Ils peuvent ainsi économiser une opération, celle de l’insensibilisation de la bête. Une telle forfanterie aurait été inimaginable pour les bouchers de La Villette. Ce qui peut en revanche, d’un point de vue plus anthropologique, être un peu rapproché de la polémique sur la viande Hallal, c’est cette dimension régénératrice attribuée à l’alimentation carnée, qui rend tout débat sur la viande plus sensible.

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Dessin de Gil

Goliard[s] : Désolé, c’est « l’instant médiéviste ». Tu fais le parallèle (rapidement) entre la révolte des bouchers cabochiens de 1413 et les tueurs de la Villette. Ces derniers se comparaient-ils aux écorcheurs médiévaux (bien que la situation n’ait rien à voir) ?

É. F. : Je n’ai trouvé aucun rapprochement fait par les Bouchers eux-mêmes (qui du reste s’expriment assez peu). Peut-être rechignent-ils à se référer à un moment de guerre civile, de désordre national. La scénographie de la fête du boeuf gras s’appuie plus sur les moments d’harmonie, d’unité du royaume de France d’antan. Ainsi en 1900, la mise en scène évoque, entre autres, l’époque de François 1er ou de Louis XV. Ils peuvent regretter aussi, mais assez vaguement, l’époque de la Grande boucherie, lorsque les tueurs des abattoirs étaient au coeur de Paris. Mais pas de références à l’action politique de leurs ancêtres médiévaux.

Goliard[s] : Sur quoi travailles-tu en ce moment ?

É. F. : Je viens de finir un livre chez Libertalia sur les usages politiques et mémoriels de la Commune de 1871, intitulée « La Commune n’est pas morte« . Le point commun c’est que, comme pour « La cité du Sang », j’ai essayé de faire un livre pour le plus large public possible tout en offrant quelques pistes pour mes collègues chercheurs.
Dans un registre plus universitaire, je viens d’entamer un gros chantier qui approfondit cette question de l’impact de l’événement Commune de 1871, mais à présent sur l’armée française de 1871 à nos jours. Dans  « La Commune n’est pas morte » j’évoque le rapport d’un général en 1932 qui redoute une nouvelle Commune à l’instigation des Communistes ou encore le livre du général Zeller (un des quatre putschistes d’Alger) sur la Commune en 1969. C’est cette piste là que je creuse maintenant.

Éric Fournier, La cité du sang, Paris, Libertalia, 2008, 150 pages, 13 euros, illustrations de Gil.

Propos recueillis par W. Blanc

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