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Moi, Charles-Amédée, 4 ans.

L’association Goliards est ouverte à tous les types d’expression sur l’Histoire. Dans le cadre de cette honorable mission, nous accueillons aujourd’hui Charles-Amédée, 4 ans, qui souhaite soutenir son jeune confrère de 16 ans, Jean-Baptiste Lucq, auteur d’une brillante tribune dans le Figaro du 1er novembre 2012.

En soutien à Jean-Baptiste Lucq,

Moi, Charles-Amédée, 4 ans, élève à l’école maternelle de la Sainte Savate de Verseuilly, je soutiens mon camarade de lutte Jean-Baptiste Lucq. En Maternelle aussi, l’histoire est victime « d’une épuration scandaleuse » par « le couperet de la sacro-sainte pensée unique » (toutes les citations, à partir de maintenant, sont de JBL). La maîtresse m’a pris ma poupée Napoléon1 et mon drapeau Bleu Blanc Rouge sous prétexte que j’embêtais Samira, 3 ans. Faut dire que Samira, elle comprend pas. Tu vois Jean-Baptiste, j’essaie comme toi de lui dire qu’il faut aimer les grands hommes de l’Histoire de France (comme Charles Martel), qu’il faut aimer l’Histoire parce qu’en « pleine crise identitaire » il faut ressusciter le » Grand Roman national » à la Max Gallo.

Ouais, je pense comme toi. Pour tous les jeunes (à casquette) en manque de repère, pour tout ce qui sont en crise d’identité, il faut leur donner des modèles, comme Napoléon « le fondateur de la France moderne » qui pourrait, selon toi, « être un modèle pour les jeunes de nos banlieues qui ne se sentent pas français? » Alors je me suis déguisé en hussard, et j’ai voulu mettre un uniforme de grenadier à Samira, et je l’ai fait marcher au pas pour qu’elle aime l’histoire de France, qu’elle aime la France et qu’elle se sente française. Mais elle, elle comprenait rien, elle faisait que pleurer et ouin et ouin en demander des heures d’histoire du genre, de world history, d’histoire décentrée et d’études postcoloniale. Elle a même dit qu’elle voulait bien qu’on parle de Napoléon et de ses batailles, si on parlait aussi de la condition des ouvriers sous l’Empire, des types morts de froid pendant la bataille d’Eylau et du rétablissement de l’esclavage. Mauvaise française ! Toi même tu l’as dit, JB : « Cessons de vilipender notre histoire. Ne rouvrons pas les vieilles blessures. »

Alors tu comprends, j’ai suivi ton exemple et j’ai demandé à Samira (en lui tapant dessus, mais pas fort. Je jouais juste au CRS et à l’Algérien en octobre 612) d’arrêter de vilipender notre histoire et à crier avec moi (et avec toi) qu’il y avait bien eu un « génocide vendéen » (ouais, parce que, on vilipende pas, mais la Révolution, ça refoule du bec quand même). Et puis j’ai voulu lui faire comprendre, que l’histoire, c’était surtout la guerre, les batailles, et que c’était un truc vachement chouette. Comme tu l’expliques JB « [la guerre] n’est enseigné que de notre point de vu moderne, pacifiste et antimilitariste, sous l’angle de la violence, de la déshumanisation, des massacres de civils et de génocides. On en oublie les grandes batailles et les armés ». J’en étais là de ma leçon lorsque la maîtresse m’a confisqué aussi ma maquette de char Tigre de la 1re division de Panzer. « Adieu la Blitzkrieg et l’Afrikakorps » comme tu dis si bien (p’tain, JB, toi et moi, on se comprend grave. Si tu veux, viens chez moi, j’ai l’intégrale de Jean Mabire).

Bon, de toute façon, elle comprend rien à notre identité Samira. Elle est pas du pays réel, hein. Mais toi, Jean-Baptiste, je sais que tu me comprends. Quand la maîtresse m’a expliqué qu’au lieu de débiter les âneries et les imbécilités des autres dans les médias, je ferai mieux de prendre du recul et de penser par moi-même, lorsqu’elle m’a dit que c’était à ça que servais l’histoire, que ce n’était pas fait pour forger une identité nationale, mais à donner de la perspective, un esprit critique, bah moi, j’ai fièrement, au garde-à-vous, repris tes propos : « Quand l’historien doit penser, l’élève doit connaître. » Bah ouais, ranafoutre de l’esprit critique, c’est bon pour Samira et le reste de la classe ! Moi, je reste droit dans mes bottes, avec mon drapeau, et je veux que la France entière, de Domrémy à Valmy, le sache.

Bon, manque de pot, quand j’ai envoyé cette lettre au Figaro, Jean Sévilla m’a dit que ce n’était pas trop crédible, que mon langage était peut-être un peu trop soutenu pour un enfant de 4 ans. D’abord, c’est même pas vrai, et puis c’est pas parce que j’ai encore une tétine que je ne peux pas lire l’intégrale des article Dimitri Casali (justement, ça correspond à mon niveau mental). Alors, j’ai fais comme il m’a dit, M. Sévilla. J’ai enlevé toutes les allusions à Maurras de ma tribune (un enfant de 4 ans peut pas connaître ça, qu’il disait). Hélas, mille fois hélas, rien à faire. Snif…

Pour me consoler, j’ai voulu manger un pain au chocolat. Mais cette fuckin’ bitch de Samira me l’a volé parce qu’elle comprend rien à notre histoire et à notre identité. M’en fiche, quand je serai grand, je serai comme Dimitri Casali, et j’écrirai de la musique à la gloire de Napoléon… na !

Signé (avec des crayons de couleur bleu-blanc-rouge) Charles-Amédé de Barrès.

Bon, on arrête tout. C’est une blague, évidemment. Oui, une grosse blague. Aucun élève de 4 ans n’irait écrire pas, pas plus que le Figaro n’irait accueillir la tribune d’un lycéen de 16 ans dont nous aurions retranscrit les propos. Attendez, un instant, on m’appelle sur l’autre ligne…
Allo… allo… non, vous plaisantez…
Euh, excusez-moi, on vient de m’avertir que la tribune du Figaro n’est pas une blague. La voici ? Désolé de la qualité, il s’agit d’une photocopie.

Tribune parue dans le Figaro du 1er novembre 2012

Tribune parue dans le Figaro du 1er novembre 2012

Eh oui. Le Figaro, pour prolonger sa polémique sur l’enseignement de l’histoire, en est réduit à ouvrir ses colonnes à un ado. On savait Serge Dassault, propriétaire du journal, admirateur de l’organisation du travail en Chine3. On ne savait pas qu’il poussait l’admiration de ce pays jusqu’à reproduire ses techniques d’embrigadement de la jeunesse.

  • Comment en effet croire qu’un ado de 16 ans puisse demander le retour au Malet/Isaac, à Bainville et à Lavisse alors qu’il lui aurait fallu pour ça lire au moins une partie des livres en questions (qui sont nombreux et loin d’être digestes).
  • Comment en effet croire qu’un ado soit capable de comprendre qu’en mettant sur le même plan Jules Isaac, historien juif républicain, dreyfusard et membre du comité de vigilance antifasciste, et Jacques Bainville, journaliste de l’Action française antisémite et pro-mussolinien dont les travaux ont été à l’époque attaqués et critiqués par de nombreux universitaires4, il y a comme un problème. Peut-être que les gens qui lui ont « inspiré » cet article sont passés rapidement sur ces quelques « menus détails », très rapidement, un peu à la mode « blitzkrieg ».
  • Comment en effet croire qu’un ado puisse employer le terme « génocide vendéen » en comprenant la portée de cette théorie, soutenue aujourd’hui par la seule extrême droite. Franchement, j’ai hâte de débattre de vive voix avec ce garçon (c’est quand il veut, où il veut) pour en savoir plus sur le fond de ses connaissances (je n’ose dire ses réflexions, vu qu’il prétend ne pas en avoir).

Mais allez, soyons fou. Considérons que le jeune Lucq ait bel et bien écrit cette tribune. Elle révèle surtout une chose : le Figaro promeut une Histoire pour connaître et pas pour réfléchir, une Histoire bloquée sur les fantasmes passéistes et identitaires de vieux messieurs retombés dans l’adolescence boutonneuse où les enfants (de la patrie) rêvent, comme M. Lucq, de jours de gloire, de guerres, d’Afrikakorps et de Blitzkrieg, de maréchaux et de Napoléon, sans trop savoir quelle est la réalité qui se cache derrières les beaux uniformes colorés des images d’Épinal. Normal, ils n’ont jamais fait d’Histoire, la vraie, celle qui n’est pas qu’un beau roman héroïque, celle des adultes en somme.

William Blanc

PS : le dessin de Charles-Amédée a été réalisé par Alain et Désirée Frappier, auteurs de la BD « Dans l’ombre de Charonne » (encore un truc de gauchiste dirait Charles-Amédée).

PS bis : pour retrouver l’ensemble du dossier sur l’histoire vu par le Figaro, c’est ici, sur le site d’Aggiornamento Histoire-Géo.

  1. « Mama, put my guns in the ground » disait l’autre.
  2. De toute façon, il ne s’est rien passé ce jour là.
  3. Voir cet article de Marianne : http://www.marianne.net/Serge-Dassault-invente-l-hypra-liberalisme_a89093.html
  4. Pour une mise au point, voir cet article de votre serviteur : http://aggiornamento.hypotheses.org/1023

11 réponses à Moi, Charles-Amédée, 4 ans.

  • Carine CHEVALIER dit :

    C’est hallucinant. Encore un serviteur (si tant est que ce jeune homme existe bel et bien) de la France bimillénaire. Le Figaro est bien connu pour ses positions à droite toute, et une fois encore il va battre le rappel des pseudos patriotes qui vont s’insurger de l’enseignement d’une histoire qui ne sert pas le roman national.

  • Oss girl dit :

    Bon, je l’avoue, il y a quelque chose qui me dérange dans cette affaire, c’est le fait qu’on récuse la réalité de JBL sous prétexte qu’il a 16 ans. Ca ne me paraît personnellement pas improbable. Des réacs de 16 ans, sur le même modèle, j’en ai connus.

    • goliard dit :

      Oui, tu as raison. C’est pour cela que nous avons nuancé la propos dans le dernier paragraphe. Par contre, je pense qu’il c’est largement fait soufflé quelques parti du texte, vu les concepts qu’il manie. Tout cela ne trouvera de réponse que lorsque nous pourrons discuter avec ce jeune homme face à face.

  • Simon Chaunu dit :

    « Mais la plus grande victime reste la guerre. »

    Et moi qui pensais que c’était la guerre qui faisait des victimes : merci Jean-Baptiste de m’avoir ouvert les yeux sur toute cette propagande gaucho-bien-pensante multiculturaliste et repentante !

    Sans déconner, si ça lui plait tant que ça la guéguerre, que ce jeune sot s’achète des armes et parte à l’aventure en Syrie, en Somalie ou en Afghanistan (liste non-exhaustive).

    • goliard dit :

      Bien vu… il faudrait peut-être lui envoyer quelques vers du grand Georges Brassens :

      Depuis que l’homme écrit l’Histoire
      Depuis qu’il bataille à cœur joie
      Entre mille et une guerr’ notoires
      Si j’étais t’nu de faire un choix
      A l’encontre du vieil Homère
      Je déclarerais tout de suite:
      « Moi, mon colon, cell’ que j’préfère,
      C’est la guerr’ de quatorz’-dix-huit! »

  • Marc dit :

    Le fait qu’un journal publie le texte d’un adolescent ne me dérange pas. Je suis sûr que nous aurions tous plaisir à lire un texte du lycéen Alfred Jarry ou un poème du jeune Rimbaud.
    Mais, en fait, je voulais juste faire remarquer de quelle manière cet article grotesque se ridiculise lui-même (si j’ose dire).

    Le titre choisi est :
    L’histoire à l’école : ce qu’en pense un lycéen
    alors que l’exergue (citation hors-texte) choisi est :
    Quand l’historien doit penser. L’élève, lui, doit connaître. Grosse différence

    C’est ce qui m’a sauté aux yeux, sans doute déformation professionnelle, et ce qui m’a bien fait rire.
    Le reste de l’article est d’ailleurs du même tonneau, se contredisant presque une ligne sur deux.

  • Bimbo dit :

    Et pourquoi ce jeune homme ne serait-il pas aussi doué qu’Alexandre Adler soi-même et ne serait-il pas en 2013, comme cestuy-là autrefois, lauréat au Concours général d’histoire et, par ce début de voie, en marche pour tenir, plus ou moins lointainement, chronique grassement rémunérée au « Figaro » (sa toute première du 1er novembre étant supposée entièrement bénévole, les jeunes étant idéalistes) ?

    • goliard dit :

      Attention, Adler a quand même fait un passage assez long par la PCF. Qui sait si JBL ne finira pas chez Mélenchon 😉

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