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Oups, j’ai marché dans Lorànt Deutsch

Avec un million cinq cent mille exemplaires vendus, le Métronome de Lorànt Deutsch (LD) est en passe de devenir un des bouquins d’histoire les plus vendus.

On dirait que ça vous rend jaloux ?

Qu’on me comprenne bien. Je n’ai rien contre le fait qu’une personne n’ayant aucun diplôme d’histoire écrive un livre d’histoire. De nombreux érudits locaux font de même, et produisent des ouvrages d’excellente qualité. Au contraire, cela peut parfois rafraîchir la recherche, relancer des débat, et puis, après tout, plus on est de fous…

Mais l’ouvrage de LD pose problème. Passons sur les multiples erreurs factuelles qui pullulent dans le livre1 il arrive parfois à des profs de fac d’en faire… (mais peut-être pas autant). Passons aussi sur l’absence de notes, de bibliographie (histoire de savoir d’où LD tire ses infos2). Passons aussi sur l’absence de toute pensée critique dans son livre, et sur sa vision très archaïque, pour ne pas dire conservatrice de l’histoire, centrée sur les grands personnages, les rois, les reines, les saints et les saintes (au passage, LD se dit royaliste3).

Passons… non, en fait, arrêtons nous un instant sur le numéro 148 de Détours en France consacré à Paris au Moyen âge. LD y intervient en tant que rédacteur en chef d’honneur. Voilà ce qu’il écrit sur Notre-Dame de Paris page 83.

« Notre-Dame, c’est le point d’orgue du gothique, le chef-d’oeuvre de l’art des hommes du Nord. Jusqu’alors, nous avions en effet toujours été plutôt dominés par une culture méditerranéenne, que ce soit avec les Grecs, les Romains ou Byzance, et là, tout d’un coup, ces Goths, ces barbares, arrivent avec leur architecture : le gothique. Notre-Dame constitue le témoin, le symbole de ce passage entre le Sud et le Nord… »

Et quoi, il est sympa ce texte.

Regardez de plus près. Les énormités présentes dans ce court (mais significatif) extrait mériteraient un article à elles toutes seules. Notre-Dame… point d’orgue du Gothique. Et la cathédrale d’Amiens (sans parler de la notion douteuse de point d’orgue ou d’apogée. Par rapport à qui ? A quoi ?) ? La France (ou la Gaule) n’a jamais été dominée par Byzance. Même au moment de sa plus grande extension sous l’empereur Justinien, l’empire romain d’orient n’a jamais passé les Alpes. Quand à l’art gothique, il suffit d’ouvrir le Larousse pour savoir que le terme a été inventé au XVIe siècle en Italie sans doute par Giorgio Vasari pour disqualifier l’art médiéval par rapport à celui de la Renaissance (terme semble-t-il employé lui aussi par le même Vasari) qui prônait un retour à l’Antique. Rien à voir donc entre l’art gothique (né en Ile-de-France au milieu du XIIe siècle) et les Goths (peuple de langue germanique actif entre le IIIe et le VIIIe siècle).

Mais le plus grave n’est pas là. LD oppose en effet deux catégories dans son texte. D’un côté, l’art des hommes du Nord, de l’autre, la culture méditerranéenne. A ces deux catégories sont associées d’autres termes que l’on peut résumer ainsi :

art gothique – culture méditerranéenne

Goths – Grecs/Romains/Byzantins

Nord – Sud

nous – eux [sous-entendu]

LD raisonne comme si l’histoire était une suite d’oppositions frontales, culturelles, entre deux civilisations, l’une méditerranéenne (qui aurait été vaincue) et l’autre nordique (qui aurait été vainqueur), culture nordique qui serait la « notre ». LD (sans le savoir ?) reprend là les théories néo-conservatrices du choc des civilisations de Samuel Huntington, voir de gens bien moins fréquentables comme le commandant Sylvestre :

Ok, Lorànt Deutsch, ce n’est pas la crème de la crème. Mais où voulez-vous en venir, et quand est-ce qu’on mange ?

Deux secondes, j’y viens. Parce que LD n’est sans doute pas le plus à blâmer dans cette affaire. Les vrais responsables, ce sont ceux qui, en voyant ce livre, ont flairé le scoop, le buzz, la bonne affaire. Editeurs, journalistes, par ignorance et par opportunisme, n’ont pas cherché à créer un débat, à informer le « grand public », à aider à la compréhension de l’histoire de Paris. Non, ils ont porté aux nues un livre médiocre, certains d’attirer les foules avec un acteur qui fait œuvre, selon eux, d’histoire (on peut d’ailleurs, au passage, blâmer la rédaction de Détours en France, titre appartenant au groupe Crédit Agricole via leur filiale Uni-éditions, pour avoir laissé passer une bourde aussi énorme). Pire, ils ont encouragé, avec cet ouvrage, la nostalgie, le souvenir, des sentiments qui, en fin de compte, empêchent toute réflexion (parce qu’après tout, « c’était mieux avant »).

Ce faisant, les promoteurs de ce livre ont reproduit la coupure savant/populaire. Aux savants (dont eux), la culture d’élite, l’accès au savoir critique, et aux masses, et bien le rebut, la pensée light, l’histoire bling-bling dont parle Nicolas Offenstadt qui permet tout, sauf de réfléchir.

Les historien-nes, de leurs côté, auraient pu jouer un rôle dans cette farce. Mais trop occupés ailleurs, trop sollicités, trop craintifs de se voir taxer d’intellos chiants, trop peu habitués à adapter leur discours aux non-scientifiques, ou tout simplement ignorés par les médias, ils n’ont pas réagi. Dommage, parce que faisant, ils participent au fossé qui les sépare de plus en plus du grand public.

Bon, ça va, ne vous énervez pas…

Je m’énerve pas, j’explique ; parce que LD n’est pas un phénomène isolé. Aujourd’hui, les livres d’histoire les plus vendus ne sont pas des livres d’histoire. Max Gallo, Alain Minc et sa pitoyable histoire de France (qu’il prétend inspirée de Fernand Braudel) voient leurs oeuvres tirées à des milliers d’exemplaires non pas parce qu’ils produisent de la qualité, mais parce qu’ils ont accès aux médias et surtout parce qu’ils ne dérangent pas, parce que leurs écrits cadrent parfaitement avec les préjugés contemporains. Or, celui et celle qui fait œuvre d’histoire doit savoir, parfois, déranger, proposer de nouvelles visions, en fonction de ce qu’il a trouvé.

Bon, alors, vous nous conseillez quoi comme livre ? Et attention, hein, pas un truc trop compliqué.

Sur Paris, quelques titres. Le bouquin d’Eric Hazan, L’invention de Paris (2002) est une bonne introduction, même s’il pêche par quelques imprécisions et un manque de cartes. On pourra contrebalancer ce défaut avec l’Atlas des parisiens, de Jean-Luc Pinol et Maurice Garden (2009). Et puis, il y a l’espèce d’OVNI littéraire et historique de Graham Robb, Une histoire de Paris par ceux qui l’ont fait (2009)… et enfin, des balades, des projections, des discussions, des conférences libres et le musée Carnavalet (dont l’entrée est gratuite) parce que l’histoire de Paris n’existe pas que dans les livres et qu’il n’y a pas de pas perdus4.

William Blanc

PS : une autre critique du Métronome, écrite par nos amis d’Histoire pour tous.

PS bis : les suites de cette article. La méthode Deutsch dévoilée en écoutant les Who : http://www.goliards.fr/goliardises-2/lorant-deutsch-louvre-trop/ (avec des commentaires de LD soi-même) et aussi, sur sa version très personnelle de la Révolution française : http://www.goliards.fr/goliardises-2/la-revolution-version-deutsch-ou-lhistoire-yop/

  1. Voici